✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
Avant de me consacrer pleinement à la rentrée, je fais le bilan de l’une de mes semaines de vacances pour vous partager les quelques réflexions que celle-ci m’a inspirées. Mais évidemment, bonne rentrée à vous !
Le tourisme mondial ne cesse de croître. Il est devenu une gigantesque industrie qui transforme l’économie, l’aménagement de l’espace, la culture et l’environnement. On déplore son empreinte, aggravée par un trafic aérien qui bat record sur record : le 23 juillet 2026, on a recensé 153 359 vols commerciaux en une seule journée, un record absolu dans l’histoire de l’aviation civile. Pendant que l’Europe brûle, on s’enfuit dans les airs… et on contribue ainsi à alimenter le réchauffement, l’aviation pesant au moins 2,5 % des émissions mondiales de CO2 d’origine humaine.
Parmi les évolutions les plus marquantes des dernières années, il y a le tourisme sportif, et la randonnée en particulier. Des hordes de marcheurs, réguliers ou du dimanche, harnachés à leur gros sac à dos, sillonnent les sentiers balisés des massifs et des littoraux du monde entier. Il y a ceux qui chassent le cliché Instagram, bien sûr, mais cette tendance dit aussi autre chose. Comme mes congénères, je me délecte à enchaîner les heures de marche, à me mettre à l’épreuve physiquement et mentalement, pour être récompensée par des paysages sublimes. Vu les chaleurs européennes, ce plaisir simple devient de moins en moins accessible.
Je suis allée me tester lors d’un trek de cinq jours en Norvège, sur le haut plateau du Hardangervidda. Sans réseau, sans électricité, dans l’inconfort d’une tente, 18 kg sur le dos et des dénivelés sérieux. Outre le fait que je suis un cliché ambulant — la middle-aged woman qui se cherche dans la nature et s’impose des défis, j’en ai tiré quelques leçons sur notre époque, qui ne sont pas sans rapport avec le travail et ce qui le traverse. Je vous en partage neuf.
1/ Sans smartphone, le monde est plus fun.
Tous les participants de mon trek ont cité l’absence de réseau — donc la mise à l’écart du téléphone — comme un critère déterminant de la réussite de leur semaine. Ils en ont retiré de la sérénité, une vie sociale intense entre eux, des moments de méditation. La vie sans écran nous apparaît désormais comme désirable. L’absence de réseau est un cadeau. Nous sommes de plus en plus nombreux, tel Ulysse attaché au mât pour résister au chant des sirènes, à choisir des lieux qui nous empêchent de consulter nos applications. Le « progrès » de la connexion permanente est rejeté en bloc, et pas sans raison : l’hyperconnexion augmente la pression sociale et professionnelle, provoque des troubles de la concentration et des troubles émotionnels comme l’anxiété et la dépression. À l’inverse, après 72 heures sans smartphone, le niveau de dopamine baisse dans le circuit de récompense cérébral — le cerveau se déshabitue.
2/ On adore retrouver le goût des choses simples.
… comme dans la vieille pub Herta, la bouffe ultra-transformée en moins. Prendre l’eau directement dans la rivière, cueillir les myrtilles à même le buisson, manquer de tout sauf de l’essentiel, se concentrer sur ses pas, guetter le ciel pour mieux s’en protéger (il pleut énormément en Norvège : on enfile et retire son pantalon de pluie dix fois par jour). Ce qui surprend, c’est que ces gestes simples exigent une concentration et des ressources cognitives inattendues : ranger son sac dans le bon ordre, s’harnacher, monter la tente sous l’averse. Le dénuement matériel ne libère pas l’esprit, il le rappelle à des tâches concrètes qu’on avait déléguées au confort.
3/ Les défis physiques soignent la santé mentale.
Notre espèce, homo sufferensis (l’expression est de l’un de mes co-randonneurs), serait la seule à payer pour souffrir. 100, 120, 130 km de marche, des dénivelés, des courbatures, des cloques. Rien n’est jamais assez pour oublier qu’on a mal à l’âme. On remplace la douleur psychique par la douleur physique, et ça marche : le stress de l’épreuve retombe dès qu’on s’arrête. Pas de stress chronique, une bonne fatigue, un meilleur sommeil. La recherche le confirme d’ailleurs pour le versant contemplatif de l’effort : les programmes de thérapie en pleine nature, qui combinent randonnée ou escalade en régions isolées et accompagnement, aident les patients à s’ouvrir et à retrouver confiance.
4/ Au fond, on aime le communisme.
Mise en commun des ressources, entraide, coopération, partage. On adore distribuer ses barres énergétiques. L’homo economicus ne survit pas aux conditions extrêmes. Une parenthèse, en somme : dans la vie de tous les jours, on se comporte de manière individualiste, voire égoïste, mais une semaine par an en vacances, on regarde les autres comme des pairs, des égaux. On pourrait se demander comment étendre ce comportement au reste de l’année, non ? La question vaut aussi pour le travail, où l’on cloisonne et on protège son périmètre … alors que la coopération dans un groupe qui avance ensemble est toujours supérieure.
5/ Les paysages grandioses procurent un sentiment d’awe.
Comment traduire awe ? « Émerveillement » face à ce qui est grandiose ou sacré. Pour beaucoup, la religion a disparu, mais le besoin de grand et de beau se cherche ailleurs. C’est prouvé : rivières, océan, lacs, forêts ou montagnes sont bons pour l’âme. Le psychologue Dacher Keltner définit l’awe comme le sentiment qu’on éprouve face à des choses immenses qui dépassent notre cadre de référence. Ses effets sont mesurables : quelques minutes par jour suffisent à réduire le stress, l’anxiété et la dépression, à diminuer l’inflammation et à favoriser la générosité et les liens sociaux. Ne devrait-on pas en mettre partout, pour ne pas se contenter de quelques jours par an ? Voir les Allemands, par exemple, qui glissent de la nature dans chaque recoin de la ville.
6/ On n’assume pas du tout nos contradictions.
Mes compagnons de marche et moi aimons la nature, respectons la toundra, ramassons chacun de nos déchets pour ne laisser aucune trace, nous intéressons à la faune, admirons la pureté des rivières. MAIS la plupart ont pris l’avion pour venir. Partagés entre l’envie de proximité et de local, le souci de ne pas aggraver les maux de la planète, et le désir d’aventure, de découverte, et tout simplement, dans mon cas, de fuir la chaleur suffocante de l’été français. Culpabilité et envie de profiter, peur de l’avenir et joie du présent. La responsabilisation individuelle a ses limites : rejoindre la Norvège en train et ferry est possible, mais il faut compter cinq fois le budget. Ajoutez le vertige des proportions et l’effet d’entraînement : Airbus table sur un doublement du trafic d’ici 2045, avec 10 milliards de passagers annuels, l’indécence des ultra-riches ne s’est jamais autant affichée, et c’est moi qui culpabilise pour un vol en éco. Parfois le sacrifice individuel paraît d’autant plus vain qu’un sentiment de « trop tard » s’installe : profitons avant la fin. Ces sentiments mitigés sont caractéristiques de notre époque. Ils traversent aussi le monde du travail.
7/ La marche, il n’y a rien de mieux.
(Voir l’épisode « La chaise tue » sur Nouveau Départ) Le mode de vie ultra-sédentaire, au bureau comme à la maison, nous ronge à petit feu. Dès que l’occasion se présente, nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir redevenir nomades. Et le trek en itinérance, où l’on porte tout et où le décor change chaque jour, procure une sensation durablement bénéfique. Ce que confirment les études sur la déconnexion en pleine nature : trois jours suffisent à voir diminuer l’anxiété et apparaître un sentiment de liberté retrouvée. Le corps qui bouge en continu et dehors répare ce que la position assise abîme.
8/ Entre soumission et autonomie, le cœur balance.
Comme on se soumet vite, et gaiement, à une autorité, celle du guide, pour ne pas avoir à décider, pour se décharger de toute responsabilité. Alors même qu’on jure vouloir de l’autonomie et des responsabilités au travail. Paradoxe, ou fatigue décisionnelle ? À l’inverse, marcher seule pendant des heures, c’est prendre sans cesse des micro-décisions : où poser le pied, quel appui, quel caillou éviter. Un mauvais choix se paie en glissade, en douleur ou en chaussette trempée. L’expérience change du tout au tout quand quelqu’un marche devant et qu’on n’a qu’à suivre ses pas. Le désir d’autonomie, il faut croire, est très négociable dès qu’il coûte de l’effort.
9/ La Norvège attire ceux qui ont les moyens de fuir.
Étonnamment bondée de touristes — alors que leur économie n’en a nul besoin —, elle sert de refuge aux riches qui fuient la chaleur et cherchent une nature intacte. Les prix y sont extrêmes. Le tourisme, ils s’en fichent : ils ont le pétrole. L’UE aussi les laisse indifférents ; ils sont trop riches pour nous. Pays préservé, peu dense, aux paysages intacts, à l’eau si pure qu’on la boit sans la filtrer. L’hiver sans lumière y est déprimant, certes, mais dans un monde qui brûle, ces zones-là deviennent les nouveaux paradis. Reste la contradiction d’un pays « pur » dont l’économie carbure au pétrole … à l’image de ces écolos qui prennent l’avion pour venir y randonner, assez riches pour s’offrir des vacances « simples », assez riches pour s’offrir le luxe d’un endroit où la clim est inutile (15 degrés l’été !). Comme Marie-Antoinette s’offrant une parenthèse rustique dans le hameau de la Reine…
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