Bonjour ennui
Nouveau Départ, Nouveau Travail #65 | Laetitia Vitaud
✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
Et si le mot d’ordre pour 2026 était de réapprendre à vivre des moments d’ennui ?
Quand j’étais petite, je m’ennuyais souvent. L’ennui faisait partie du quotidien, inévitable. La queue à la boulangerie, la salle d’attente chez le médecin, le trajet en métro. Souvent, on n’avait rien à lire. On regardait les chaussures des gens. Un dimanche après-midi trop long ou après quelques jours de vacances, on se plaignait de s’ennuyer et nos parents nous répondaient « tu n’as qu’à lire ». Et c’est là qu’on imaginait les jeux les plus géniaux. L’esprit errait, s’échappait, bricolait et on avait finalement des élans créatifs.
Aujourd’hui, l’ennui est rare et suspect. Il est comme un bug qu’on cherche à corriger en remplissant chaque seconde avec du « contenu ». On a appris à le chasser avec méthode — notifications, podcasts, vidéos, scroll infini — au point d’en perdre la capacité même à le ressentir autrement que comme une menace.
Et pourtant, paradoxe de notre époque trop saturée : l’ennui revient. Soit parce que le surplus de « contenus » nous fait perdre la capacité à les absorber (et du coup, on s’ennuie), soit au contraire parce qu’on cherche délibérément à échapper à ce trop-plein pour retrouver des moments sans stimuli. C’est de la deuxième version (celui qu’on cherche) que je veux vous parler aujourd’hui. Le désir revient et 2026 pourrait bien être l’année où nous décidons collectivement de lui dire bonjour.
Sur-stimulation permanente, attention fragmentée
Ce n’est pas un scoop : nous passons trop de temps sur nos écrans. Chaque interstice de notre vie quotidienne est colonisé par des sollicitations. Le moindre temps mort appelle un réflexe pavlovien : sortir son téléphone. La conséquence n’est pas seulement la fatigue ou la dispersion, mais une transformation plus profonde de notre rapport au temps, à la concentration et à nous-mêmes.
Certains ont d’ailleurs l’impression que si tout est stimulant, alors rien ne retient vraiment l’attention. L’ennui n’a pas disparu ; il s’est déplacé. Il ne naît plus de l’absence de stimulation, mais de son excès. Une lassitude diffuse, une incapacité à se poser durablement sur une tâche, une impression de saturation mentale permanente.
Dans ce contexte, l’ennui deuxième version (celui qui consiste à échapper aux sollicitations) devient un antidote.
Quand le mal fournit aussi le remède
C’est sur TikTok — plateforme emblématique de l’économie de l’attention, ultra-toxique pour les capacités cognitives et la santé mentale des plus jeunes (et des autres aussi) — qu’a émergé la tendance du “raw dogging boredom” : des jeunes se filment en train de ne rien faire. Ils s’assoient, regardent dans le vide, restent immobiles pendant de longues minutes, parfois des heures. Sans téléphone, ni musique, ni distraction (autre que l’idée de diffuser leur film, ce qui n’est pas rien et ce qui contredit l’objectif recherché, je vous l’accorde).
Mais c’est tout de même pas inintéressant que le lieu même de l’hyperstimulation donne lieu à des mises en scène de l’ennui. C’est comme si le mal fournissait aussi le remède. TikTok agit ici comme un miroir grossissant de nos aspirations contradictoires : nous savons que quelque chose ne va pas, et nous cherchons aussi à reprendre la main.
Ces vidéos sont des signaux faibles qui disent l’épuisement d’une génération qui n’a jamais connu un monde sans écrans, et qui tente de retrouver une forme de souveraineté de son attention.
Dumb phone et slow tech ont la cote
Le mouvement dépasse les réseaux sociaux. De plus en plus de personnes remplacent leur smartphone par un dumb phone : un téléphone basique, sans applications, sans notifications, conçu pour appeler et envoyer des messages. Le geste peut sembler radical, voire nostalgique. Renoncer à certaines fonctionnalités, c’est faire le choix de recréer artificiellement des zones de friction et des moments où rien ne se passe — condition nécessaire pour que quelque chose émerge.
De plus en plus, la possession et l’usage d’un dumb phone deviennent plus séduisants pour ceux qui estiment que le smartphone les a abrutis. Mais cette déconnexion choisie devient un nouveau signe de distinction sociale, car tout le monde ne peut pas se permettre d’être moins joignable. Un étudiant ou un cadre peut supprimer des applications, là où un livreur Deliveroo dépend précisément de cette disponibilité permanente pour travailler. L’ennui devient ici une ressource rare, un privilège même.
L’ennui comme compétence
Nous avons longtemps confondu ennui et paresse, ennui et vide, ennui et dépression. Or, comme le rappellent depuis longtemps les psychologues et les chercheurs en sciences cognitives, l’ennui n’est pas qu’un manque : c’est un signal. Il indique que notre esprit réclame autre chose que ce qu’on lui propose. Qu’il a besoin de sens, de cohérence, de profondeur.
À petites doses, l’ennui active ce que les neurosciences appellent le réseau du mode par défaut : un état mental propice à la réflexion, à l’introspection, à la créativité. C’est dans ces moments que surgissent les idées non sollicitées, les associations improbables, les prises de conscience lentes.
Apprendre à ne rien faire
Il y a vingt ans déjà, des chercheurs et cliniciens alertaient sur les dangers de l’éradication systématique de l’ennui, notamment chez les enfants. Activités enchaînées, écrans omniprésents, emploi du temps saturé : tout semblait organisé pour éviter le fameux « Je m’ennuie ». Or, l’ennui joue un rôle central dans le développement psychique. Il permet à l’enfant — puis à l’adolescent — de se confronter au vide sans s’y perdre, de faire émerger ses propres désirs, de construire un rapport autonome au monde.
Ce que nous observons aujourd’hui chez les jeunes adultes est peut-être le contrecoup de cette éviction précoce de l’ennui. D’où ces tentatives, parfois extrêmes, de le réintroduire volontairement.
Bonjour ennui, bonjour résistance
Dire « bonjour ennui » en 2026, c’est un acte de résistance face à l’injonction permanente à la productivité, à l’occupation de chaque minute et face à une économie qui prospère sur notre incapacité à rester seuls avec nos pensées.
Cela n’a rien à voir avec l’inaction totale ou le retrait du monde. Il ne s’agit pas de s’enfermer dans une posture ascétique mais de réhabiliter des moments qui ne servent à rien. Des temps sans objectif. Des espaces où l’on n’est ni performant ni intéressant.
Difficile de ne pas penser à Bonjour paresse, l’essai de Corinne Maier publié il y a plus de vingt ans. À l’époque, elle dénonçait déjà l’absurdité d’un système qui exigeait toujours plus d’engagement, de motivation, de disponibilité émotionnelle — au détriment du sens.
Là où Bonjour paresse appelait à une forme de désengagement du travail absurde, Bonjour ennui invite à un désengagement attentionnel pour reprendre possession de son cerveau et de son esprit et pour sortir de la logique de capture.
Dans un monde du travail en pleine recomposition — carrières discontinues, transitions multiples, allongement de la vie professionnelle — la capacité à s’ennuyer pourrait bien devenir une compétence clé, pour laisser émerger des bifurcations et pour supporter les phases de latence inhérentes à toute transformation.
Nous avons besoin d’un peu d’ennui pour imaginer des « nouveaux départs ».
🎤 Si vous souhaitez inviter Laetitia à intervenir sur les transformations du monde du travail et son avenir, sur les compétences et les carrières de demain et sur l’impact des usages numériques (dont les outils d’IA) sur nos compétences et nos manières de travailler, contactez-nous par email : conferences [a] cadrenoir.eu
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