De Trondheim à Syracuse : pourquoi on interdit l'IA aux débutants
Nouveau Départ, Nouveau Travail #92 | Laetitia Vitaud
✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
À la mi-juin, le gouvernement norvégien a annoncé que les élèves de l’école primaire n’utiliseraient quasiment plus l’IA générative à partir de la rentrée d’août. Quelques mois plus tôt, à Syracuse, dans l’État de New York, le cabinet d’avocats Barclay Damon adoptait une règle interne : pendant leurs trois premières années, les jeunes avocats doivent produire leur travail sans IA, et seulement ensuite le confronter à l’outil. Une école publique nordique et un cabinet d’avocats américain de 300 personnes n’ont à peu près rien en commun. Ils ne se sont pas concertés et ils ne poursuivent pas les mêmes objectifs. Pourtant, ils arrivent à la même conclusion : les débutants doivent d’abord apprendre sans assistance pour pouvoir, plus tard, éventuellement être bien assistés.
Un escalier plutôt qu’un mur
Le mot « interdiction » a fait les titres, mais la décision norvégienne est plus subtile que ça. De 6 à 13 ans, les élèves ne doivent en règle générale pas toucher à l’IA générative. De 14 à 16 ans, ils peuvent l’utiliser avec prudence, sous la supervision d’un enseignant. De 17 à 19 ans, ils doivent apprendre à s’en servir correctement, pour se préparer aux études supérieures et au travail. « Le plus important à l’école, c’est que nos enfants apprennent à lire, à écrire et à compter », a résumé le Premier ministre Jonas Gahr Støre. Dans la foulée, le gouvernement a promis de financer le retour des livres papier dans les classes, à rebours de trente ans d’équipement numérique massif, la Norvège ayant adopté les ordinateurs dès les années 1990, puis les tablettes dès 2010.
Ce pays a déjà expérimenté ce genre de retour en arrière. En 2024, il a banni les smartphones des écoles, face à une baisse générale des résultats scolaires. D’après une étude de l’Institut norvégien de santé publique, le harcèlement a diminué et les moyennes sont reparties à la hausse. Fort de ce précédent mesurable, le gouvernement récidive avec l’IA. Certains apprentissages fondamentaux exigent qu’on les fasse soi-même, lentement, avec ses propres moyens.
La règle des trois ans
Le cas Barclay Damon transpose exactement la même logique dans le monde du travail. Lors d’une table ronde du barreau de l’État de New York, la managing partner Connie Cahill a détaillé la politique du cabinet : tout associé dans ses trois premières années doit faire son travail d’abord sans IA. Il rend son brouillon, son plan, sa production, quels qu’ils soient, puis seulement il peut aller vérifier et améliorer avec l’outil. Doug Nash, qui préside le comité IA du cabinet, explique pourquoi : former la génération suivante d’avocats est déjà la partie la plus difficile de son métier, et donner aux débutants un raccourci dès le premier jour les prive du chemin qui construit le jugement professionnel.
Il faut mesurer ce que cette règle coûte. Un cabinet d’avocats facture à l’heure. Chaque mémo qu’un junior met trois jours à rédiger seul, quand l’IA en produirait une version en dix minutes, se paie en heures non optimisées. Barclay Damon a choisi d’assumer cette perte d’efficacité immédiate, parce que le cabinet a besoin, dans dix ans, d’associés seniors capables de juger un raisonnement juridique, y compris celui d’une machine. La Norvège fait le même arbitrage avec l’argent public : racheter des livres et faire travailler des enfants sans assistance, c’est accepter une école moins « moderne » aujourd’hui pour des adultes plus solides demain.
Apprendre d’abord, déléguer ensuite
L’ordre des étapes compte. On apprend les tables de multiplication avant d’utiliser la calculatrice. On accumule des heures de conduite accompagnée avant de prendre le volant seul. L’aviation civile impose aux pilotes des heures de vol manuel obligatoires, même quand le pilote automatique ferait mieux, parce qu’elle a appris de plusieurs accidents ce qu’il en coûte de laisser les compétences s’atrophier.
Chez les débutants, l’IA menace les fondations. Une étude de Microsoft Research et Carnegie Mellon a montré que plus on fait confiance à l’IA, moins on exerce son esprit critique et seuls ceux qui ont confiance dans leurs propres compétences continuent à interroger ce que la machine produit. Autrement dit, pour bien vérifier l’IA, il faut avoir appris à travailler sans elle. Les élèves norvégiens de primaire et les avocats de première année sont dans la même situation : ils n’ont pas encore ce socle. Leur donner l’outil trop tôt, c’est leur retirer les barreaux du bas de l’échelle. J’avais décrit ce mécanisme dans ma newsletter sur les trois dettes de l’IA. Les tâches « automatisables » des débutants étaient aussi des tâches formatrices. En les supprimant on assèche le vivier des experts de demain.
Pas de fatalisme
Le débat public sur l’IA oscille entre deux postures. D’un côté, l’appel au refus global, comme la tribune parue dans Le Monde qui invitait au boycott de l’IA générative. De l’autre, le fatalisme : puisque les étudiants l’utilisent de toute façon, autant laisser faire.
Les deux exemples cités dans cet article montrent une autre voie. On n’y rejette pas totalement la technologie. Les lycéens norvégiens apprendront à s’en servir et les avocats de quatrième année l’utiliseront. Mais dans ces deux exemples, on refuse le fatalisme. On décide de protéger la phase d’apprentissage, même si ça doit rendre moins « performant » à court terme. C’est un argument de robustesse. Aujourd’hui, on déploie des formations pour « mettre tout le monde à l’IA », il serait temps de se poser la question des espaces sans IA au nom de l’apprentissage.
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