Epstein, les boys clubs et la sidération
Nouveau Départ, Nouveau Travail #69 | Laetitia Vitaud
✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
En ce moment, on ne parle que de l’affaire Epstein. Je me dis que je ne devrais pas en rajouter. Pourtant, j’y pense beaucoup. Je lis beaucoup. Et aussi, je me sens profondément déprimée par tout ce que cette affaire révèle. Epstein est un miroir qui nous renvoie une image du monde qui est insoutenable. Il y a au moins trois constats simples.
Le premier constat c’est que nous minimisons radicalement la profondeur de la haine des femmes (c’est à peu près une citation de Rebecca Solnit, je crois). Il existe une haine diffuse, tranquille, socialement acceptable et omniprésente qui réduit les femmes à des corps, à des « crevettes sans tête », comme l’a rappelé Hélène Devynck dans Libération.
Combien d’hommes (et de femmes à la Maxwell) acceptent de vivre dans un système qui traite les femmes comme ça ? Combien trouvent cela tolérable, excusable, secondaire, pas assez grave pour remettre en cause un réseau, une amitié, un cercle de pouvoir ? La haine des femmes est une réalité structurelle, inscrite dans les institutions, l’économie, les hiérarchies. C’est une hostilité si normalisée qu’elle devient presque invisible (quand on n’épluche pas le dossier Epstein).
Le deuxième constat concerne la puissance et l’omniprésence des boys clubs, ces réseaux masculins d’entre-soi, qui mêlent argent, pouvoir, secrets et loyautés croisées. On les observe chez les puissants, comme dans l’affaire Epstein, mais aussi dans des contextes beaucoup plus ordinaires, comme l’a montré l’affaire Pélicot. D’un côté, des clubs masculins de riches, transnationaux, protégés par l’argent et le pouvoir. De l’autre, des groupes d’hommes socialement dominés mais tout aussi soudés par la misogynie et la loi du silence. On a longtemps caricaturé ces analyses en les renvoyant au complotisme ou à l’exagération militante. Ce que montrent les documents Epstein, c’est que les boys clubs tiennent par le partage de secrets— une solidarité forgée dans la transgression.
Ce qui soude ces hommes, c’est une vision commune des femmes qui permet de relativiser les violences, discréditer les victimes et protéger les « leurs ». C’est là que le « boys will be boys » prend tout son sens politique. C’est un droit à l’impunité.
Le troisième constat, c’est le caractère massif et systémique de la pédophilie dans nos sociétés. Notre culture érotise la jeunesse et l’innocence, puis elle organise la mise à l’écart de ces corps quand elles deviennent des femmes qui vieillissent. Comme l’a brillamment écrit Carole Cadwalladr sur Substack :
(...) une culture qui révère la jeunesse et l’innocence féminines méprise l’âge et l’expérience des femmes. Cela les révulse, les inquiète, les menace. C’est aussi cela, notre culture pédophile : la misogynie à l’égard des femmes adultes est le pendant du désir sexuel pour les filles, son miroir inversé.
Nous sommes des vieilles, des mégères, des sorcières. Parce que nous représentons un danger. Parce que nous voyons ces hommes pour ce qu’ils sont. Parce que, à de très rares exceptions près — la monstruosité qu’est Ghislaine Maxwell — nous sommes des gardiennes. Des enfants. De la société. D’un monde où les hommes riches ne peuvent plus agir en toute impunité. Pas tant que nous sommes là.
Il y a un lien entre l’obsession pour les adolescentes et le mépris des femmes qui vieillissent. Les deux sont les deux faces d’un même système.
Quand on met bout à bout ces constats – la haine profondément sous-estimée, la puissance persistante des boys clubs, la normalisation de l’exploitation sexuelle des enfants – il devient difficile de ne pas ressentir une forme de sidération. Surtout quand on a des filles. Surtout quand on travaille sur le futur du travail, sur l’égalité, sur la promesse d’un monde plus juste.
À quoi bon lutter, quand l’écart entre le monde tel qu’il est et le monde tel qu’on le voudrait semble aussi abyssal ? Et à quoi sert la lucidité, si elle conduit à l’abattement ? Impossible de continuer à se raconter des histoires rassurantes. Or la sidération ne peut pas être un état durable parce qu’elle se transforme en fatalisme et devient alors le meilleur allié du monde injuste. Ce dernier se maintient aussi grâce à l’épuisement moral de celles et ceux qui le contestent.
Ce qu’il faut faire, c’est toujours remettre les femmes au centre comme sujets, les nommer, leur donner la parole, rappeler qu’elles pensent et savent, parce que des sujets conscients ne sont plus des « crevettes sans tête ».
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En 2026 on brûle encore les sorcières.
L’une de mes sorcières préférées me disait hier à propos de ma colère face à ces boys « Vous essayez d’être libre ; c’est tellement subversif qu’ils vous maudissent. Pourquoi refusez-vous avec tant d’obstination de ne pas être ce pour quoi vous êtes né ? »
C’est un combat des Hommes face aux hommes.
Merci pour tes mots Laetitia.