✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants. 💡
Les effluves de fin du monde sont partout ces temps-ci. On les sent dans l’actualité, avec des catastrophes bien réelles comme les incendies d’une ampleur inédite de l’été dernier, mais aussi dans les peurs qu’elles nourrissent. De plus en plus de jeunes disent ne plus vouloir d’enfants. L’angoisse climatique est aggravée par une économie qui se remet à carburer aux énergies fossiles. Donald Trump soutient sans réserve la version la plus débridée de l’IA. Elon Musk relance des centrales à gaz pour alimenter les data centers de son IA « anti-woke ». Pour lui, l’avenir ne compte pas. (De toute façon, on vit dans une simulation, non ?) Il faut servir le dieu IA et lui bâtir plus de temples, et vite.
À l’angoisse climatique s’ajoute la géopolitique, et les deux se mêlent souvent. La politique nationale ne nous laisse pas beaucoup de répit non plus. La fin du monde y prend la forme de la fin de la démocratie, de la politique telle qu’on l’a connue, de la liberté de manifester ou du respect de tout un tas de droits fondamentaux. Sous quelque angle qu’on regarde les choses, une sorte d’effondrement semble au programme. Et les fascistes de tout poil l’appellent de leurs vœux. Beaucoup applaudissent et voudraient que ça vienne plus vite (« RN vite » peut-on lire sur beaucoup de murs en France).
Je viens de finir de lire End Times Fascism and the Fight for the Living World de Naomi Klein et Astra Taylor, et c’est peu dire que ce livre est profondément actuel et nécessaire. Il nous rappelle qu’il ne faut pas accepter le récit qui dit que la fin du monde est proche et inévitable. Il conduit à la passivité. Et c’est exactement ce que ceux qui la prophétisent veulent.
Une coalition de trois familles
Les autrices identifient trois groupes qui, malgré des visions du monde éloignées, convergent autour de la conviction que la fin approche et qu’ils feront partie des élus qui y survivront.
Les premiers sont religieux. Évangéliques blancs américains, sionistes chrétiens, colons messianiques israéliens voient dans chaque catastrophe (pandémie, guerre, dérèglement climatique) le signe que le salut est proche. Dans cette perspective, réparer le monde n’a aucun intérêt et mieux vaut hâter son embrasement. Au Brésil, la foi pentecôtiste centrée sur la prospérité individuelle a pesé lourd dans la campagne de Flávio Bolsonaro : Astra Taylor cite, dans un entretien au site DeSmog, une électrice dont le cœur penchait pour Lula mais dont le pasteur l’a convaincue de voter autrement.
Les deuxièmes sont les milliardaires de la tech. Ils construisent des machines dont ils disent eux-mêmes qu’elles pourraient anéantir l’humanité. Mais ils s’achètent des bunkers, rêvent de Mars et d’immortalité. La fin du monde n’est pas pour eux. C’est juste un « nettoyage » dont ils pourront profiter. Le livre regorge d’anecdotes terrifiantes, comme ce bal « Apocalypse » organisé par le fonds de capital-risque de Peter Thiel, où les invités devaient venir habillés « pour la dystopie » et où certains se sont déguisés en « docteur en eugénisme ». À ce propos, je recommande aussi le film « The Social Reckoning » : il fait un flop au box-office mais c’est bien dommage car il raconte très bien l’histoire de Frances Haugen face à Mark Zuckerberg, incarnation grandeur nature de ce deuxième groupe décrit par Klein et Taylor.
Les troisièmes sont les ethno-nationalistes, qui transforment la peur du chaos en programme politique (l’État-bunker et les frontières-forteresses). Leur cible principale est le migrant, figure commode que le changement climatique va jeter par millions sur les routes. Après l’ouragan Helene, Trump et Musk ont ainsi expliqué aux sinistrés que les secours fédéraux n’avaient plus d’argent pour eux parce que les démocrates l’avaient dépensé pour les immigrés. Le racisme ne prend plus la peine de se cacher. Il est notamment relayé jour après jour par l’homme le plus riche du monde auprès de ses followers. Et il trouve de l’echo partout.
Ces trois familles sont reliées pour former un nouveau type de fascisme qui nous promet la fin des temps. Chacune a renoncé à l’idée d’un avenir stable et partagé. Elles détournent la colère vers les plus vulnérables, plutôt que vers ceux qui s’enrichissent. Les autrices reprennent une définition ancienne du fascisme : il s’agit de la réponse la plus féroce du capitalisme quand il se sent menacé, « le capitalisme qui montre les dents ». Hélas, les moyens qui soutiennent ce fascisme ont changé : les technologies et la concentration des richesses n’ont jamais été aussi énormes. Il peut vraiment provoquer l’effondrement !
Les data centers, ces accélérateurs de l’apocalypse
L’IA est un accélérateur. Elle engloutit l’eau, l’électricité et le capital en quantités colossales. Elle relance au passage les énergies fossiles. Fini le temps où ceux qu’on appelait encore les « GAFA » faisaient au moins semblant de s’intéresser à l’écologie. Désormais, aux États-Unis (comme partout ailleurs), la course aux data centers justifie de nouvelles centrales fossiles (gaz ou pourquoi pas charbon). Le supercalculateur Colossus d’Elon Musk, installé à Memphis dans le quartier majoritairement noir et pauvre de Boxtown, aurait fait grimper de 79 % les niveaux de dioxyde d’azote en quelques mois. Musk a baptisé Colossus son superordinateur destiné à développer son IA, reprenant le nom de la machine du film de science-fiction Colossus: The Forbin Project (1970), dans lequel une IA devenue incontrôlable asservit l’humanité. Quelle ironie ! Il ne cache même pas le fait qu’il cherche à accélérer la fin de l’humanité.
Pour les autrices, les luttes locales contre les data centers sont devenues les luttes politiques les plus fédératrices. Elles jouent un rôle immense dans les élections de mi-mandat d’aujourd’hui. On se bat pour l’air et l’eau, pour l’emploi, pour la démocratie et même pour le pouvoir d’achat, puisque l’endettement massif qu’exigent ces infrastructures pèse sur les taux d’intérêt.
Nous n’avons pas dit notre dernier mot
En Hongrie, Viktor Orbán, modèle de tant de nationalistes européens, a perdu le pouvoir. En Serbie, la semaine dernière, la liste étudiante issue des manifestations contre la corruption a remporté la majorité. Au Brésil, personne n’imaginait la défaite du fiston Bolsonaro… La victoire de Lula doit beaucoup à une stratégie efficace contre les algorithmes des réseaux de Meta que beaucoup de campagnes étudient maintenant de près.
J’ai aimé la dernière partie du livre, « Let’s Stay ». Les autrices empruntent au Bund, le mouvement socialiste juif d’Europe de l’Est, la notion de doikayt, que l’on pourrait traduire par « l’ici » : se battre pour la justice là où l’on vit, plutôt que rêver d’exil. Si l’on n’envisage pas de s’échapper dans un bunker ou sur une autre planète, on investit l’ici et maintenant. La campagne de Zohran Mamdani à New York, partie de 1 % dans les sondages, en offre une illustration fascinante. Son discours centré sur le logement, les transports et le coût de la vie, a joyeusement célébré les travailleurs essentiels de la ville dans toute leur diversité.
Face à ceux qui ont déjà fait le deuil du monde, Klein et Taylor nous proposent de l’aimer encore et d’y rester. Les élections de mi-mandat de ce 3 novembre vont être l’occasion de voir si la mobilisation de millions d’Américains, ici et maintenant, pour défendre un monde auquel ils n’ont pas renoncé, peut faire la différence…




