Gays au travail : le backlash
Nouveau Départ, Nouveau Travail #71 | Laetitia Vitaud
✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
Pendant plus de vingt ans, on a été habitué à voir des avancées sociales concernant les droits et l’inclusion des personnes LGBTQ. Après les années sida, on a crû que des avancées étaient des acquis. On a crû que la violence envers ces personnes allait peu à peu disparaître. C’est fou comme on ne résiste pas à cette idée fallacieuse de croire que l’histoire avance vers plus de progrès social (alors que ce sont toujours des cycles et des phases).
Et puis ça s’est arrêté. Aux États-Unis, une étude récente analysée dans le New York Times par les psychologues Tessa E.S. Charlesworth et Eli J. Finkel montre un renversement spectaculaire. Après deux décennies de recul continu, les biais anti-gays ont recommencé à augmenter à partir de 2020. Et pas seulement à la marge. En quatre ans, l’hostilité a progressé d’environ 10 %, avec une hausse particulièrement marquée chez les plus jeunes adultes.
Oui, les fictions et les séries représentant des personnes LGBTQ ne manquent pas. Mais la visibilité ne garantit pas l’acceptation. La représentation ne protège nullement du backlash.
La rupture post-2020
Jusqu’en 2020, les données étaient on ne peut plus encourageantes. En analysant plus de 7 millions de réponses collectées entre 2007 et 2020, les chercheurs ont montré que les biais explicites contre les personnes gays ont chuté d’environ 75 %, et les biais implicites de 65 %. À ce rythme, prédisaient les experts, l’homophobie allait disparaître complètement dans les années 2020.
Mais la pandémie, les tensions économiques, la polarisation politique ont rebattu les cartes. Depuis 2021, l’analyse de 2,5 millions de réponses supplémentaires révèle une remontée des préjugés non seulement envers les personnes LGBT+, mais aussi envers d’autres groupes marginalisés. La hausse est particulièrement forte pour les personnes gays et lesbiennes — comme si leur intégration au « système » en faisait désormais une cible privilégiée.
L’hypothèse est intéressante : quand l’égalité devient une position institutionnelle, elle peut devenir impopulaire. Aux États-Unis, les droits LGBT+ avaient cessé d’être un combat marginal pour devenir un consensus du monde politique, économique et culturel, quelque chose de mainstream. Les grandes entreprises finançaient les Pride, affichaient des drapeaux arc-en-ciel, faisaient de l’inclusion un marqueur de respectabilité.
Dans un contexte de défiance généralisée envers les institutions, cette alliance avec l’establishment a sans doute fait des personnes LGBTQ les dommages « collatéraux » d’un rejet plus large du système.
La France ne fait pas exception
Il serait confortable de penser que cette dynamique est purement américaine. Les données concernant racontent une autre histoire. En 2025, seuls 48 % des salarié·es LGBTQ+ déclarent être out auprès de l’ensemble de leurs collègues, contre 54 % en 2018. Plus d’un tiers des jeunes LGBTQ disent avoir été victimes ou témoins de comportements stigmatisants lors de leur premier emploi. Moqueries, remarques déplacées, mises à l’écart, parfois chantage ou menaces explicites. Le mot « normalisation » revient souvent dans les témoignages : l’homophobie ordinaire n’est plus toujours dénoncée, elle s’installe.
Les personnes trans, non-binaires et bisexuelles sont encore plus invisibles. À peine 14 % des personnes non-binaires se disent totalement out au travail. Pour beaucoup, la stratégie est celle de l’évitement : se taire, lisser, neutraliser, éviter toute information personnelle qui pourrait devenir un risque professionnel.
Dans toute la société, les actes LGBTphobes augmentent. Souvent, on ne porte pas plainte. L’opinion publique se polarise. Une part croissante des salarié·es se déclare hostile aux politiques d’inclusion spécifiques. Le backlash est puissant.
Ce maudit « plafond de verre »
On parle beaucoup de « plafond de verre » pour les carrières féminines. Il y a aussi un plafond de verre de l’inclusion LGBT+. Les entreprises ont appris à afficher des valeurs, à rédiger des chartes, à célébrer des journées symboliques. Mais dès que l’inclusion devient concrète — dans les promotions, les prises de parole, la sécurité psychologique au quotidien — les résistances apparaissent.
Le message implicite envoyé aux salarié·es LGBT+ est clair : soyez visibles, mais pas trop ; différents, mais pas dérangeants ; acceptés, mais discrets. Dans un climat de tensions sociales, cette injonction à la discrétion devient une stratégie de survie.
Or, se cacher a un coût, émotionnel et cognitif. Ne pas pouvoir parler de sa vie personnelle, surveiller ses mots, adapter son apparence, anticiper les réactions : tout cela épuise. Et cela affecte directement l’engagement, la performance et la fidélité à l’entreprise.
Ce que le backlash dit du travail aujourd’hui
Ce recul n’est pas seulement une question LGBT+. Il s’inscrit dans une dynamique plus large : montée du sexisme, du racisme, de l’âgisme, crispations identitaires multiples. Le monde du travail devient un lieu où se rejouent les fractures sociales.
Quand l’avenir est incertain, quand les trajectoires professionnelles se fragilisent, quand la promesse de progrès collectif s’effrite, les minorités deviennent des boucs émissaires commodes. Le backlash est un symptôme.
Cela pose une question centrale aux entreprises : veulent-elles être simplement le reflet des tensions sociales, ou un espace de protection et de responsabilité collective ? Pour cela, il faudrait sortir de l’inclusion « cosmétique ».
La sécurité psychologique ne peut pas être négociable
Les personnes LGBT+ ne demandent pas des affiches mais des règles claires, des mécanismes de signalement crédibles et une tolérance zéro pour les comportements discriminants.
À l’heure où le confort du canapé et la consommation de récits queer peuvent donner l’illusion d’un progrès qu’on ne peut arrêter, il faudrait regarder la réalité du travail en face. L’inclusion ne se mesure pas au nombre de séries regardées, mais à la capacité de chacun·e à être soi-même sans crainte de représailles, au travail comme dans la rue ou à la maison.
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