La génération Z à l'heure du techno-pessimisme
Nouveau Départ, Nouveau Travail #88 | Laetitia Vitaud
✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
Ceux qu’on appelait jadis digital natives semblent être devenus les plus sceptiques face à l’IA. Ce retournement est un signal économique majeur.
Il y a encore cinq ans, le réflexe était quasi pavlovien dans les organisations : pour « accélérer la transformation numérique », il fallait écouter les jeunes. Eux savaient. Eux comprenaient instinctivement les interfaces, les usages, les plateformes. Les digital natives — le terme est apparu dans les années 2000 — étaient censés nous montrer la voie. Les directions RH organisaient des programmes de reverse mentoring où des collaborateurs de 25 ans expliquaient à leurs managers quinquagénaires comment utiliser les nouveaux outils.
Ça, c’était hier. Aujourd’hui, les jeunes sont nombreux à incarner une forme de techno-pessimisme. En mai 2026, des étudiants ont sifflé des intervenants lors de cérémonies de remise de diplômes un peu partout aux États-Unis — pour avoir évoqué l’intelligence artificielle. Eric Schmidt, chairman de Google, s’est fait huer à l’Université d’Arizona. Une VP d’un fonds d’investissement immobilier a essuyé des huées à l’Université de Floride centrale pour avoir comparé l’IA à la révolution industrielle. Un PDG de label musical au Tennessee : même traitement, rien qu’en prononçant le mot. Selon un sondage Gallup récent, la part des 18-25 ans se disant enthousiastes à l’égard de l’IA est passée de 36 % à 22 % en l’espace d’un an. La colère, elle, est passée de 22 % à 31 %. C’est devenu un franc rejet.
Un scepticisme qui a ses raisons
Le terme “digital native” a eu la vie dure, mais il est en train de rendre l’âme — et ce n’est pas un hasard. Il reposait sur une idée fausse : que la familiarité avec les outils numériques engendrait naturellement une adhésion aux promesses technologiques. Or la Gen Z est la première génération à avoir grandi avec le numérique tout en en observant les dégâts à l’âge adulte : désinformation, plateformes conçues pour l’addiction, économie des créateurs aussi précaire que glamour, et maintenant une IA générative qui arrive sur un marché du travail déjà tendu.
Les chiffres sont inquiétants. Aux États-Unis, le taux de chômage des jeunes diplômés (22-27 ans) a grimpé de 4 % à 5,3 % entre 2023 et le début 2026, selon l’Economic Policy Institute — une hausse plus rapide que celle du taux de chômage national. En France, la situation est plus grave encore : 21,5 % des 15-24 ans actifs sont sans emploi, soit la plus forte hausse de toute l’Union européenne en 2025. 742 000 jeunes exclus du marché du travail, 126 000 de plus en un an.
Ce contexte change radicalement la façon dont on perçoit une technologie présentée comme capable « de faire votre travail mieux que vous ». Pour un jeune qui peine à trouver un premier emploi, l’IA est une menace existentielle.
La promesse retournée
La Gen Z est la première génération à qui on vend cette promesse sans pouvoir la vérifier : s’adapter paie, la montée en compétences protège, le progrès technique finit toujours par bénéficier à ceux qui l’adoptent. Pendant trente ans, ce contrat semblait tenir. Les générations X et Y ont globalement vécu la numérisation comme une opportunité, ou du moins comme un défi surmontable avec les bons outils.
Mais la Gen Z arrive trop tard pour bénéficier du cycle précédent, et trop tôt pour voir le suivant se matérialiser. Elle entre sur le marché du travail au moment précis où le discours accroche le moins : les entreprises qui licencient massivement — Meta, Google, Amazon — sont les mêmes qui présentent l’IA comme leur priorité stratégique absolue. Mais on leur demande de croire que la destruction d’aujourd’hui annonce la création de demain.
Pour couronner le tout, les inquiétudes environnementales se heurtent de plein fouet à l’empreinte carbone et hydrique des data centers. Or les préoccupations environnementales liées à l’IA remontent régulièrement dans les enquêtes internes en entreprise et influencent, chez certains, les décisions d’usage. Les jeunes ont grandi avec l’urgence climatique comme toile de fond. Beaucoup ne sont pas prêts à l’ignorer au nom d’un gain de productivité.
Conséquence culturelle étonnante : la génération Z ressent de la nostalgie pour l’époque d’avant les smartphones, les années 1980, 1990 et 2000, une nostalgie pour une époque qu’elle n’a pas connue. On appelle anemoia, cette nostalgie étrange pour un passé jamais vécu… Eh non, la nostalgie n’est pas l’apanage des plus âgés !
Autrefois, les « vieux » étaient les plus pessimistes
Pendant des années, le scepticisme technologique des générations plus âgées était traité avec condescendance — résistance au changement, incapacité à “pivoter”, attachement irrationnel aux vieilles méthodes. On parlait de « résistance au changement » en pensant aux moins jeunes.
Aujourd’hui, ce sont les plus jeunes qui freinent. Et on ne peut guère les accuser de ne rien comprendre à la technologie. Ils la comprennent. Trop bien, peut-être. Ils ont intégré l’IA générative dans leur quotidien scolaire et personnel, et ce qu’ils en voient ne les rassure pas sur leur avenir professionnel.
Et si le scepticisme technologique n’avait jamais été une question d’âge ou de familiarité avec les outils, mais une question d’intérêts économiques et de pouvoir ? Les travailleurs du textile qui brisaient les métiers à tisser au XIXe siècle n’étaient pas des ignorants technophobes, ils voyaient très clairement ce que la machine allait faire à leur gagne-pain.
Ce que ça change pour les organisations
Ce retournement a des conséquences pratiques immédiates pour les entreprises et les fonctions RH. Le “reverse mentoring” tech était une posture confortable : on allait chercher l’enthousiasme là où il était naturellement abondant. Ce robinet est en train de se fermer.
Ce qui s’ouvre à la place, c’est quelque chose de plus exigeant : la nécessité de construire une relation honnête entre les organisations et leurs jeunes collaborateurs autour des transformations en cours, de mener une vraie conversation sur ce que l’IA va changer dans les métiers, sur la transmission des compétences et la reconfiguration des postes. Avant d’être anti-tech, beaucoup de jeunes sont anti-bullshit, et on aurait tort de les sous-estimer.
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