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Nous sommes nombreux à utiliser massivement les IA génératives pour écrire. Articles, posts sur les réseaux sociaux, mails et même commentaires LinkedIn sont désormais omniprésents. Le flot de productions écrites (et de productions de toutes sortes) générées automatiquement est si gigantesque qu’il noie nos canaux et sature notre capacité d’attention. Il produit aussi un gros effet de lassitude. Nous avons tous appris à reconnaître les « tics » linguistiques des IA, les formules toutes faites, les phrases creuses et les patterns syntaxiques caractéristiques.
Alors pourquoi l’utilisons-nous autant au risque de produire une bouillie ennuyeuse et sans saveur que plus personne n’a envie de lire ? Pourquoi trouvons-nous irrésistible de faire faire par les IA ce que nous serions capables de faire nous-même ?
L’explication le plus souvent mise en avant concerne le temps gagné et la paresse. On fait faire pour emprunter le chemin du moindre effort. Notre désir de créativité et notre goût pour l’autonomie ont pour frein principal notre profonde paresse. Évidemment, c’est plus flatteur de dire qu’on est par ailleurs trop occupé et qu’on gagne ainsi un temps précieux. Les gens « importants » et « productifs » affirment qu’ils peuvent ainsi accomplir beaucoup plus. (Pourtant, si ce qui est ainsi produit est de qualité plus médiocre, est-on plus productif ? Si le « plus » est de moins en moins bon, y a-t-il plus de « valeur » ?)
Quant à moi, si j’écris tous mes premiers jets moi-même à la main, je fais généralement « améliorer » mes brouillons par une IA. Cette amélioration n’en est pas toujours une, puisqu’elle lisse et affadit mes formulations plus originales. Elle me fait parfois dire ce que je n’aurais pas dit. Le re-travail du texte me met en proie à des doutes. Certes, je suis énervée par de nombreuses phrases mais je m’en remets quand même à l’outil dans l’idée que ça sera « mieux »…
C’est que notre utilisation des IA a au moins autant à voir avec la confiance en soi et l’estime de soi qu’avec la paresse et la productivité.
Écrire intimide. Les IA génératives sont une libération pour les complexés de l’écriture
Ce n’est pas parce que j’écris énormément depuis des décennies que je suis aveugle à cette réalité. L’écriture est un marqueur social. L’écrit expose au jugement. Il garde la trace de chaque « faute ». L’école a longtemps puni sévèrement l’orthographe et la syntaxe défectueuses. Elle a sélectionné les gens en fonction de leur écriture. Elle a laissé des générations entières d’écoliers avec le sentiment d’être illégitimes quand il s’agit de prendre le stylo. Pour les personnes dyslexiques, poser un diagnostic sur leur difficulté, c’est l’espoir, peut-être, que les années de corrections au stylo rouge ne leur laisseront pas des complexes insurmontables. Pourtant, rien n’y fait, l’écriture « correcte » est un signe de distinction. Elle dépend de la classe sociale et du niveau d’éducation. Pour ceux qui en sont exclus, c’est donc une source d’insécurité. L'orthographe en particulier reste vécue comme anxiogène. Les sociolinguistes ont un mot pour ça, l'insécurité linguistique, ce sentiment d'anxiété ou d'illégitimité qu'éprouve un locuteur convaincu que son usage n'est pas « conforme ». C’est un concept que William Labov, dès les années 1960, reliait directement à la position sociale.
À cet égard, l’IA, qui se contente de quelques prompts mal écrits pour produire des textes « corrects » de toutes les tailles et pour tous les usages, est donc une immense libération pour de nombreuses personnes ! Si « bien écrire » est un péage social, alors ChatGPT et compagnie permettent de lever des barrières érigées depuis l’enfance. Le prompt bourré de fautes n’est pas jugé. Il reste même invisible. Et après tout, si les IA permettent à davantage d’individus d’exprimer leurs idées et leur créativité avec moins de barrières, tant mieux, non ?
Je voudrais bien y croire. Mais il y a un revers de dépendance et de destruction de l’originalité. On ne lève aucun blocage. On s’en remet à l’outil pendant que l’inhibition reste intacte. Pire, on s’en remet à l’IA non seulement pour le labeur d’écriture mais aussi pour les idées elles-mêmes. Et même les bons en écriture utilisent l’IA par manque de confiance en soi. Ils laissent ainsi leur originalité se faire écrabouiller.
Quelques biais qui nous font nous en remettre à l’outil plutôt que de faire à la main
On se dit que ce que fait l’IA est mieux à cause d’au moins trois phénomènes :
L’effet de conformité : mis en évidence par Solomon Asch dans les années 1950 (cf. la célèbre expérience visuelle qu’il a menée à l’époque), il désigne notre tendance à aligner notre jugement sur celui du groupe, même quand celui-ci a manifestement tort. Souvent, la popularité d’une opinion est perçue comme un signe de sa validité. « Tout le monde pense ça, donc c’est moi qui dois me tromper. »
L’effet d’autorité : on accorde plus de poids à une affirmation quand elle émane d’une source perçue comme compétente. Comme l’IA fournit une réponse fluide, pleine d’aplomb et bien structurée de manière quasi immédiate, on a l’impression d’avoir affaire à une intelligence supérieure. On pense que les hallucinations sont des exceptions.
Le biais de négativité envers sa propre production. On juge son propre travail avec une sévérité qu’on n’applique pas à celui des autres. On sait les efforts, les ratures et les hésitations qui ont permis à notre texte d’exister tandis que du texte de l’IA, on ne voit qu’un produit fini tout propre. Et on se sent nul…
Désormais, on reconnaît quand un texte est de l’IA
Les IA et les humains détectent désormais les marqueurs statistiques contenus dans les textes générés par l’IA. Pangram, par exemple, sait assez bien « reconnaître » l’IA en mesurant des propriétés statistiques. Et nous-même, on a l’habitude. On sait. On les voit les paragraphes IA. Et je me dis que l’objectif est raté. Au lieu d’être interpellée ou impressionnée par le texte, j’éprouve le plus souvent de l’irritation et de la lassitude. C’est bien la peine de contourner son manque de confiance en soi pour ne susciter que de l’énervement !
À propos de la prévisibilité des textes IA, d'autres outils, comme GPTZero, reposent sur deux concepts :
On parle de perplexité faible quand un modèle choisit chaque mot en fonction de ce qui est le plus probable, selon son entraînement. On a alors un texte très prévisible, où le mot suivant est « attendu ». Un humain en revanche peut surprendre davantage. Il peut écrire qu’il mange un bol d’araignées au petit-déjeuner. (Moi je mange des sardines, mais vu que c’est à la mode, c’est peut-être maintenant un mot attendu après « petit-déjeuner » ?)
L’autre concept, c’est la burstiness (désolée, je ne connais pas de traduction française. Pour info, burst veut dire « rafale »). Un humain écrit avec un rythme qui peut varier comme la respiration, avec tantôt des phrases longues et tantôt des phrases courtes. L’IA en revanche coule chaque phrase dans un moule. Les séquences restent régulières. De manière mathématique, on peut mesurer la variance de la longueur des phrases.
Et puis, certains mots sont fortement surreprésentés dans les textes IA. TMTC. Il y a également des constructions rhétoriques qui reviennent tout le temps, comme l’antithèse « ce n’est pas seulement X, c’est Y », « la vraie question n’est pas… mais… », un tic si ubiquitaire qu’il est devenu la signature de l’IA.
Parmi les autres traits caricaturaux, il y a les énumérations par trois (« clair, concis et convaincant »), les phrases courtes isolées à visée dramatique (qui « font effet » dans les posts LinkedIn, notamment), les résumés récapitulatifs systématiques, la neutralité prudente qui refuse de trancher, les conclusions moralisatrices, etc. On n’y trouve ni digression, ni changement de ton, ni gros mots…
(On m’a toujours dit qu’il ne fallait pas abuser des digressions ni utiliser trop de parenthèses, donc, vous l’aurez remarqué, dans cette newsletter, j’ai abusé des parenthèses pour mieux dire merde à l’IA).
Puisqu’on reconnaît désormais les textes écrits par l’IA, alors la capacité à écrire sans IA, y compris et même surtout avec des fautes et des loufoqueries, doit devenir une source de distinction. Alors au diable le manque de confiance en soi.
100 éditions. Petit bilan.
Les 10 articles Nouveau Départ, Nouveau Travail les plus lus sont :
Après la pénalité maternelle, celle de la ménopause. NDNT #27
Victoire de Trump : 7 conséquences sur le travail. NDNT #3 (deux ans après, je me dis que c’est plutôt bien vu !)
Pourquoi donne-t-on tant de pouvoir aux narcissiques ? NDNT #66






