JO : Quand les victoires féminines sont dévalorisées
Nouveau Départ, Nouveau Travail #72 | Laetitia Vitaud
✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
Je ne regarde pas les Jeux olympiques d’hiver avec ferveur, mais ces derniers jours, les gros titres sur le hockey sur glace ont tout de même attiré mon attention. D’abord, les Américaines ont remporté l’or féminin face au Canada. J’ai pensé : « Dommage pour les Canadiennes ». Puis, les hommes américains ont récidivé, battant eux aussi le Canada en finale à Milan-Cortina. Une symétrie parfaite, deux médailles d’or pour les États-Unis.
Puis arrive un épisode trumpien typique comme on en a l’habitude. Lors d’une célébration filmée dans le vestiaire de l’équipe masculine, juste après leur victoire, Donald Trump appelle les joueurs par téléphone. Il les félicite, les invite à son discours sur l’état de l’Union le 24 février au Capitole, où ils recevront une ovation unanime, y compris des démocrates, et à une réception à la Maison Blanche le lendemain. Sur un ton qu’il veut léger, il ajoute : « Je dois vous dire, il va falloir inviter l’équipe féminine, vous le savez bien », concluant qu’il risquerait sinon d’être « probablement destitué ». Les joueurs, en présence du directeur du FBI Kash Patel, éclatent d’un rire franc et collectif.
La symétrie s’arrête là. Même s’il n’y a pas de dénigrement explicite, le message sous-jacent impose une hiérarchie genrée : les hommes sont célébrés spontanément, les femmes sont évoquées comme une obligation politiquement correcte. L’équipe féminine, elle, annonce décliner l’invitation de Trump, officiellement pour « engagements scolaires et professionnels », mais c’est aussi un refus élégant qui leur permet d’éviter la mise en scène politique et la relégation au second plan.
Un « régime de visibilité » inégal
Le sport féminin n’est plus disqualifié aussi franchement qu’au XXe siècle, quand les rares caméras braquées sur les athlètes féminines faisaient des zooms sur leur anatomie et quand les commentateurs transformaient chaque épreuve sportive en concours de beauté. Je me souviens encore des commentaires misogynes de mon propre père, devant sa télé, qui retirait tout mérite à une athlète victorieuse au motif qu’elle n’était « pas gracieuse ». Je me souviens m’être dit que pour réussir en tant qu’athlète, il fallait non seulement être la meilleure mais en plus être la plus belle. C’est d’autant plus paradoxal qu’on aspire à la performance sportive (ou intellectuelle) également pour échapper aux critères arbitraires concernant l’apparence physique ! Mais pas moyen d’en réchapper : vouloir fuir le jugement sur l’apparence fait qu’on vous y confronte encore davantage.
Aujourd’hui, les différences de traitement sont souvent un peu plus subtiles. Elles passent par un clin d’œil ou un rire de vestiaire minimisant la victoire. Trump incarne ça avec grossièreté, mais le phénomène dépasse largement l’anecdote. La vidéo est devenue virale, l’indignation aussi et les contre-réactions accusant une « polémique excessive » montrent à quel point le traitement sexiste des sportives reste encore banalisé.
La sociologue Christine Mennesson parle du sport féminin comme d’un espace soumis à un « régime de visibilité » différent : les femmes doivent sans cesse lutter pour obtenir une attention équivalente. À cet égard, le monde du sport est à l’image du monde du travail : il reflète et renforce les inégalités de genre. Historiquement construit par et pour les hommes, il rend l’accès et la reconnaissance plus difficiles pour elles.
🔔 Vous appréciez les articles Nouveau Départ, Nouveau Travail ? En particulier ceux qui parlent des femmes ? Alors abonnez-vous aussi à la newsletter Vieilles en puissance pour deux articles originaux chaque mois. Caroline Taconet (dessinatrice) et moi y abordons des thèmes qui mêlent âge, genre, argent et culture. Les « Vieilles en puissance », c’est nous, d’abord parce que nous espérons devenir vieilles un jour, et ensuite, parce que nous aimerions trouver notre puissance à ce moment-là ! 💪
Dès l’enfance…
La socialisation différenciée ne tient pas seulement aux discours explicites, mais à une multitude de micro-incitations concrètes. Dès les premiers choix d’activités, les familles, les enseignants et les éducateurs sportifs n’orientent pas les enfants de la même manière. On inscrit plus volontiers les garçons dans des sports d’opposition ou de contact, tandis que les filles sont dirigées vers des pratiques esthétiques ou d’entretien du corps. Ce tri précoce façonne la confiance physique, le rapport au risque et le sentiment de légitimité à occuper l’espace.
Les garçons sont davantage encouragés à « se dépenser », à tolérer la douleur, à valoriser la performance et la confrontation. Les filles, elles, reçoivent plus souvent des messages sur la retenue, la maîtrise de soi, l’apparence ou le plaisir plutôt que la compétition. Autrement dit, on leur apprend des rapports différents à leur propre corps et à l’espace dans lequel il se meut.
Moins encouragées, moins visibles et moins soutenues, les filles investissent moins certains sports, ce qui vient ensuite justifier, a posteriori, leur moindre présence médiatique ou institutionnelle. Le « manque d’appétence » des filles pour certains sports est évidemment un produit de cette socialisation.
Peut-on lutter contre les normes de genre grâce au sport ?
De nombreuses filles s’approprient durablement des sports « de garçons » et contestent la vision de la féminité dans laquelle on voudrait les enfermer. Le sport est donc à la fois un instrument de reproduction des hiérarchies de genre et un des terrains où elles peuvent le plus visiblement se fissurer. Moi qui ai pratiqué les arts martiaux pendant vingt ans, j’en sais quelque chose. Quel bonheur de découvrir sa force virile, de se droguer aux endorphines et de goûter au plaisir de la lutte !
Pourtant, si j’ai crû contester les normes de genre, je dénigrais surtout tout ce qui est perçu comme « féminin ». Je voulais être « aussi forte que les garçons » et méprisais malgré moi la supposée faiblesse féminine. C’est le fameux syndrome « one of the boys ». Je ne suis pas comme les autres… Syndrome que l’on retrouve chez celles qui évoluent dans des univers professionnels masculins (finance, tech, ingénierie, politique…) et cherchent à être acceptées en adoptant les codes dominants du groupe (humour, styles de leadership). Cela facilite l’intégration individuelle à court terme, mais il y a un coût collectif avec le renforcement de la norme masculine comme référence implicite. La femme en question est reconnue comme une exception « qui passe », sans que les règles du jeu elles-mêmes soient remises en cause.
Le sport féminin à l’épreuve de l’attention
Il ne faudrait pas passer à côté du rôle structurant de l’économie de l’attention dans le sport. Dans un univers médiatique où la visibilité est une ressource rare, chaque choix de cadrage — ce que l’on montre, comment on le montre, avec quel ton — contribue à hiérarchiser.
La montée en puissance du sport féminin ne s’est pas encore traduite par une légitimité culturelle solide. Les athlètes féminines restent beaucoup plus exposées aux commentaires décalés et à toutes sortes de glissements qui affaiblissent la reconnaissance de leurs performances sportives à proprement parler. Le sport féminin reste « complémentaire » et quasiment « décoratif ». Il suscite davantage de curiosité mais il reste à la marge. Notre économie de l’attention déjà inégalitaire produit des écarts concrets de visibilité, de crédibilité et de ressources. Sans attention, pas de légitimité.
📢 Je vous donne rendez-vous samedi 7 mars à 14h30 à la Citéco – Cité de l’Économie (Paris) pour une table ronde d’1h30 mêlant analyses et échanges avec le public autour d’une question simple : Pourquoi les inégalités économiques entre femmes et hommes persistent-elles encore aujourd’hui ? Avec Rebecca Amsellem et Floriane Volt, nous y décrypterons concrètement salaires, trajectoires professionnelles, accès aux ressources et mécanismes invisibles qui structurent notre rapport à l’argent et au pouvoir économique. Entrée gratuite, sur réservation : venez écouter, réagir, poser vos questions et nourrir la discussion !
🎤 Si vous souhaitez m’inviter à intervenir sur les transformations du monde du travail et son avenir, les enjeux de diversité, la méritocratie, la sécurité psychologique, ou encore la responsabilité des organisations face à la montée des tensions sociales et politiques, contactez-nous par email : conferences [a] cadrenoir.eu
Le média de la transition
“À deux voix”, nos conversations à bâtons rompus sur l’actualité
Des interviews de personnalités remarquables (écrivains, entrepreneurs…)
Des articles sur le travail et l’économie
Une vision engagée, des clefs pour aller au fond des choses
Nos abonnés : des professionnels et citoyens engagés
Des nouvelles de nos travaux et de nos projets





