Le Japon n'accepte toujours pas les mères actives et nous non plus
Nouveau Départ, Nouveau Travail #91 | Laetitia Vitaud
✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
Au Japon, Shoko Kawata vient de devenir la première maire-mère de l’histoire du pays, plus exactement la première à rester maire tout en devenant mère, sans démissionner ni s’excuser. Elle se fait remplacer par une déléguée pendant son congé maternité. La nouvelle a déclenché un débat national, avec son lot de commentateurs jugeant « gênant » qu’une élue s’absente aussi longtemps de ses fonctions. Kawata a résumé la situation avec une formule simple, rapportée par le New York Times : alors que les systèmes pourraient changer, les gens changent beaucoup moins facilement et elle ne peut pas devenir un homme.
Le Japon a même un mot pour ce qu’on fait aux mères et futures mères au travail : matahara, contraction de maternity harassment (harcèlement maternel). Il est si répandu au Japon (et pas qu’au Japon, ne nous racontons pas d’histoires) qu’il figure dans le vocabulaire courant du monde du travail, aux côtés du tristement célèbre karoshi, la mort par excès de travail. Ces deux mots en disent long sur ce que ce pays exige de ses salariées.
Le Japon n’a plus beaucoup d’enfants
En 2025, l’indice conjoncturel de fécondité est tombé au Japon à 1,14 enfant par femme, un plancher historique, pour la dixième année consécutive de baisse. À Tokyo, il est même passé sous la barre symbolique de 1 enfant par femme. Cela fait déjà 19 ans que les décès dépassent les naissances chaque année. Le Japon n’est pas l’exception en Asie du Sud-Est mais le pays a déjà une longue expérience du déclin démographique.
Face à cette « urgence silencieuse », pour reprendre les mots de la Première ministre Sanae Takaichi devant le Parlement, on pourrait s’attendre à ce que tout ce qui facilite la venue d’un enfant soit traité comme une priorité nationale. Mais non. Le taux d’activité des femmes grimpe au sortir des études puis s’effondre au moment du mariage ou de la première naissance... Un pays qui a un besoin vital de plus de naissances continue de pénaliser, structurellement, les femmes qui en ont.
Et en France ?
Les Françaises au travail sont bien moins maltraitées que les Japonaises. Pourtant la pénalité maternelle est loin d’être une exception japonaise. En France, elle représente une perte de 20 à 40 % des revenus des femmes dans les dix ans qui suivent une naissance. Ce chiffre ne bouge pas beaucoup avec le temps. Ce qui change, c’est que l’indice conjoncturel de fécondité est en forte baisse en France aussi. Et que la France a eu pour la première fois l’an dernier plus de décès que de naissances… On devrait donc tirer quelques leçons de l’exemple japonais.
La pénalité maternelle ne se limite pas à la première décennie. Dans la note que j’ai écrite avec la Fondation des femmes sur le coût de la séniorité, on voit que l’écart salarial entre femmes et hommes passe de 23,8 % à 29,4 % après 55 ans. Les carrières d’abord hachées par la maternité posent les fondations d’un désavantage qui s’aggrave ensuite avec l’aidance, puis avec l’âgisme du recrutement. La maternité n’est pas un événement isolé dans une trajectoire professionnelle. C’est le premier maillon d’une chaîne de pénalités qui s’étend jusqu’à la retraite.
Les Prud’hommes traitent chaque année des dossiers de licenciements ou de rétrogradations liées à des grossesses. Les retours de congé maternité restent, pour beaucoup de femmes, des moments de placardisation, avec un poste redistribué, un projet passé à quelqu’un d’autre pendant l’absence, un manager qui vit la grossesse de sa collaboratrice comme une trahison personnelle. Comme si porter un enfant relevait d’un manquement à un contrat moral tacite envers l’entreprise.
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L’Allemagne : un autre Japon ?
Si on veut voir à quoi ressemble une pénalité maternelle sévère, regardons de l’autre côté du Rhin. J’ai vécu en Allemagne, et le contraste avec la France m’a longtemps frappée. Le taux d’activité des femmes y est élevé, même plus élevé qu’en France, mais plus des deux tiers des mères d’enfants mineurs travaillent à temps partiel. Pour elles, c’est comme si c’était obligatoire, tant les attentes concernant la disponibilité maternelle sont importantes. Mais alors que c’est « normal » de réduire sa charge de travail rémunéré, on pénalise quand même celles qui font ce « choix » ! Il reste synonyme de carrière tassée et de progression salariale stoppée. Résultat : la pénalité maternelle allemande atteint 62 % de perte de revenus, un chiffre presque deux fois supérieur à la fourchette haute observée en France.
Les écoles allemandes fonctionnent généralement à mi-journée, la garde de la petite enfance reste insuffisante, et la fiscalité du foyer récompense le fait qu’un des deux parents réduise son temps de travail. Le système entier pousse les femmes vers le temps partiel, puis les punit économiquement pour ce choix qu’il a lui-même organisé. Pendant la pandémie, alors qu’on était tout juste installés en Bavière, les écoles sont restées fermées toute l’année. C’est peu dire que j’ai gardé une grande colère du fait qu’on prenait mon temps personnel pour acquis…
Soyons plus cohérents !
Partout on s’alarme de la baisse de la natalité ou du manque de main-d’œuvre féminine ; partout les organisations continuent de fonctionner comme si la parentalité était une anomalie à gérer plutôt qu’une réalité à intégrer. Le lien entre les deux devrait pourtant sauter aux yeux : les pays où les femmes peuvent conjuguer sans pénalité carrière et enfants sont statistiquement ceux qui résistent le mieux en matière de fécondité. La France, avec toutes ses limites, l’a longtemps plutôt bien illustré par comparaison avec le Japon, par exemple. Mais peut-être que cet avantage relatif tend à s’éroder. La qualité de notre système éducatif se dégrade depuis des années. Et puis, les récents scandales concernant le périscolaire poussent de nombreux parents à retirer leurs enfants des structures collectives. Certaines mères réduisent leur temps de travail rémunéré.
Construire une société où tout le monde peut occuper des postes à responsabilité sans avoir à sacrifier sa vie de famille, ce n’est pas un vœu pieux, c’est un prérequis démographique ! Un pays qui veut des enfants doit d’abord accepter que les mères doivent pouvoir rester des travailleuses à part entière, avec de l’ambition professionnelle et des revenus complets.
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