Les travailleurs de la mort, ces essentiels dont personne ne parle
Nouveau Départ, Nouveau Travail #82 | Laetitia Vitaud
✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
J’ai enterré mon père il y a 4 ans. Puis ma mère cette année. Les deux fois en Allemagne, à quelques années d’intervalle. Et les deux fois, en plein deuil, j’ai été frappé par les qualités humaines et professionnelles de ceux qui nous ont accompagnés, mon frère et moi. Des gens qui savaient immédiatement à qui ils avaient affaire, nos goûts, nos attentes, notre rapport à la religion (aucun), notre rapport à la musique (tout). Mon frère est musicien. La musique, c’est notre spiritualité. Le piano comptait infiniment plus que le cercueil. Ils l’ont compris.
Ma fascination pour ces métiers ne date pas d’hier. Et ce n’est pas une fascination morbide — je ne collectionne pas les crânes, je n’ai jamais eu de phase goth. C’est plutôt une sorte de memento mori volontaire, cultivé, la conviction que ne pas détourner les yeux, c’est une façon de mieux habiter sa vie.
Tout a commencé, je crois, avec les funérailles de ma grand-mère, franchement ratées. C’était une cérémonie bâclée, générique, qui ne disait rien d’elle ni de ce qu’elle avait traversé et aimé. On était dans un vide rituel total. Mon père n’avait rien pris en main. J’avais compris ce jour-là qu’il y avait quelque chose d’essentiel dans ce rituel et que ça n’allait pas de soi.
Quand la série Six Feet Under a été diffusée, j’ai été happée. Cette série HBO créée par Alan Ball, diffusée entre 2001 et 2005, suit une famille de croque-morts californiens, les Fisher, dont le salon funéraire est à la fois lieu de travail et maison. Pendant cinq saisons, la mort est au centre de tout, révélateur des vivants, de leurs lâchetés, de leurs amours, de leur incapacité à parler de ce qui compte vraiment.
Un marché invisible et tabou
La mort, c’est un triste marché. En France, le secteur funéraire représente près de 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024, avec plus de 5 500 établissements et 27 100 salariés. Le marché est très concentré : deux groupes, OGF et Funécap, captent à eux seuls 30 % du marché national, tandis que 85 à 90 % des obsèques sont organisées par des opérateurs privés — le monopole communal ayant été aboli en 1993. En Allemagne, le secteur dépasse également les 3 milliards. Aux États-Unis, l’industrie funéraire pèse plus de 20 milliards de dollars, dominée par des groupes cotés en bourse comme Service Corporation International, qui gère plus de 1 800 funérariums et cimetières sous la marque Dignity Memorial.
Ce marché ne connaît pas la crise et il croît mécaniquement avec la démographie. En France, 627 000 décès ont été enregistrés en 2024 selon l’INSEE. Ce chiffre devrait atteindre 700 000 d’ici 2030 et 800 000 d’ici 2050, porté par le vieillissement des baby-boomers. Xerfi anticipe une croissance de 2,5 % par an du chiffre d’affaires jusqu’en 2027. Pour les opérateurs du secteur, c’est ce qu’on appelle pudiquement « une visibilité exceptionnelle sur la demande ». Les marges nettes peuvent atteindre 25 à 40 % selon la taille et la localisation des établissements, des niveaux que bien des secteurs peuvent leur envier.
Et pourtant, ce secteur reste l’un des moins visibles, les moins analysés, les plus chargés de tabous dans nos sociétés. On ne parle pas de la mort. On ne parle donc pas de ceux qui s’en occupent. C’est une erreur et une occasion manquée, collectivement.
Des métiers en pleine transformation
Le secteur funéraire, c’était hier le croque-mort en costume sombre, le corbillard, la messe, la croix sur la tombe. Aujourd’hui, c’est largement autre chose.
Première grande transformation : la montée de la crémation. En France, elle représentait 6 % des obsèques en 1990. Elle en représente aujourd’hui plus de 40 %, et la tendance est à la hausse. En Suisse et aux Pays-Bas, on dépasse les 60 %. Au Royaume-Uni, plus de 75 %. Cette évolution redistribue complètement les équipements, les compétences, les modèles économiques.
Deuxième transformation : la déchristianisation. Moins de 20 % des Européens pratiquent une religion de façon régulière. Du coup, la question se pose : que fait-on comme cérémonie funéraire quand on n’est ni catholique, ni protestant, ni rien ? L’Allemagne a développé des Trauerredner, des orateurs funèbres laïcs, formés pour conduire des cérémonies personnalisées, qui racontent une vie, qui construisent du rituel sans dogme. En France, ce métier existe mais peine encore à se structurer. La demande, elle, explose.
Troisième transformation : l’écologie. Qu’est-ce qu’un enterrement écologique ? C’est une question que les nouvelles générations posent avec sérieux. Les réponses émergent : l’inhumation en forêt-cimetière (très développée en Allemagne, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni), la promession (congélation du corps puis lyophilisation, encore expérimentale), le human composting légalisé dans plusieurs États américains depuis 2019, ou encore les cercueils en carton, en osier, en champignons (la startup américaine Coeio a conçu un « Infinity Burial Suit » qui accélère la décomposition naturelle).
Quatrième transformation : la foi face au droit républicain. Du côté juif, des sociétés spécialisées coordonnent depuis des décennies la Hevra Kadisha, la « sainte assemblée » chargée de la purification rituelle du défunt, mais le rachat de ces enseignes historiques par de grands groupes funéraires standardise les rituels. Du côté musulman, le problème est plus structurel : avec seulement 80 carrés musulmans en France pour 5 à 6 millions de fidèles, près de 80 % des défunts sont rapatriés dans leur pays d'origine (et ça se paye très cher, un rapatriement), alimentant un marché spécialisé de dizaines d'opérateurs confrontés à la difficulté d'adapter les prescriptions islamiques à un droit funéraire rigide — les carrés confessionnels n'ont, à ce jour, aucune base légale explicite. Le droit funéraire pourra-t-il évoluer pour garantir à chacun la possibilité d’être enterré selon sa foi ?
Forêt et synagogue
En Allemagne, j’ai découvert le concept des Friedwälder, des forêts-cimetières où les urnes sont enterrées au pied des arbres. Pas de croix ni de dalle. Une petite plaque discrète sur l’écorce, ou même rien, juste le numéro de l’arbre, gravé dans votre mémoire. Ma mère est là (l’urne avec ses cendres dedans), sous un arbre encore jeune. Il grandira. J’y retournerai. Nous avons eu une petite cérémonie dans une clairière, avec pour musique le chant des oiseaux et pour textes des poèmes lus. La mise en terre a été faite avec soin (avec amour même) par le garde-champêtre.
Mais avant cela, il y a eu la cérémonie funèbre. Pour ma mère, nous avons choisi une synagogue historique à Görlitz, un lieu chargé de mémoire, de beauté et de spiritualité, pour une cérémonie œcuménique et ouverte. Mon frère a joué du piano. La musique a été le fil qui reliait tout le monde, croyants et non-croyants, pratiquants et agnostiques, vivants et morts. Chacun a pu y loger ses propres croyances et ses propres images. Une bonne cérémonie crée un espace où le sens peut advenir.
Nous avons mis le plus grand soin dans tout cela. Les rituels funéraires ne sont pas pour les morts. Ils sont pour les vivants. Ils sont apaisants et structurants. Le problème, c’est que pour les athées, rien n’est vraiment prévu. Le vide s’est installé là où la religion s’est retirée, sans que grand-chose n’ait été construit pour le combler. Et pour les croyants eux-mêmes, la cérémonie religieuse est trop souvent expédiée à la chaîne par un officiant qui ne connaissait pas la personne, qui débite un texte générique, qui ne dit rien de cette vie-là en particulier. On sort de là avec beaucoup de frustration. C’est un manque énorme. Il y a là des métiers à inventer ou réinventer.
Et une réalité pratique : beaucoup de gens meurent et les forêts-cimetières manquent de place. En Allemagne, des milliers d’hectares de nouvelles forêts sont plantés spécifiquement pour cet usage. C’est une politique publique forestière et funéraire à la fois. Une réponse à un besoin massif, avec une externalité positive pour la planète.
Les death doulas : un nouveau métier né d’un vide
Aux États-Unis et au Royaume-Uni, un nouveau métier s’est structurisé en moins de dix ans : le / la death doula (ou end-of-life doula). Sur le modèle des doulas de naissance qui accompagnent la venue au monde, ces professionnels accompagnent la sortie, aident la personne mourante à mettre en ordre ses affaires, à clarifier ses volontés, à préparer ses proches, à traverser l’angoisse, aident leur famille dans le deuil.
La National End-of-Life Doula Alliance (NEDA, aux États-Unis) compte aujourd’hui plusieurs milliers de membres certifiés. En France, quelques pionniers se forment et se lancent, souvent issus du milieu médical ou du travail social. Le cadre légal et la reconnaissance professionnelle restent à construire, mais la demande est réelle et croissante à mesure que nos sociétés redécouvrent la nécessité d’apprivoiser la mort. Plus la mort est tabou, plus on a besoin d’être accompagné·e par des professionnel·le·s…
Un service essentiel, un marché inégalitaire et la question du service public
Voilà ce qui me dérange : on parle de services essentiels qui coûtent cher. En France, le coût moyen d’une inhumation tourne autour de 5000 euros, et peut monter bien au-delà selon les prestations. La crémation est souvent présentée comme moins chère mais selon les cérémonies et les modalités, cela peut vite être coûteux aussi. (Avec nos parents, nous avons dépassé les 5 000 euros en Allemagne). Un luxe ? Pour les ménages modestes, c’est une charge considérable, parfois insupportable. Le secteur est peu régulé sur les prix, peu transparent, et les abus existent.
Historiquement, la réponse publique pour les personnes démunies a été... les fosses communes. Les morts pauvres disparaissaient sans nom, sans trace, sans rituel et sans dignité.
Pourquoi les obsèques ne sont-elles pas, au moins partiellement, un service public garanti ? Après tout, certains pays le font déjà. En Suède, il existe une contribution publique aux frais funéraires. Au Royaume-Uni, un Funeral Expenses Payment aide les familles en difficulté. En France, certaines communes proposent des « obsèques civiles » gratuites ou à tarif encadré. Mais il n’y a rien de systématique ni de structurel.
Occupons-nous de ce sujet !
Je ressors de ces deux expériences douloureuses avec la conviction que les travailleurs de la mort font un travail essentiel. Ils aident les vivants à traverser l’expérience la plus universelle mais aussi la plus dévastatrice qui soit. Ils construisent les rituels. Ils permettent à des familles désemparées de trouver du sens dans ce qui pourrait n’être qu’horreur et chaos.
Ils méritent qu’on les reconnaisse davantage, qu’on régule leur marché avec plus d’exigence aussi et qu’on s’interroge collectivement sur ce que nous voulons faire de la mort. Pas seulement en tant que consommateurs d’un service mais en tant que société civilisée.
Le média de la transition
“À deux voix”, nos conversations à bâtons rompus sur l’actualité
Des interviews de personnalités remarquables (écrivains, entrepreneurs…)
Des articles sur le travail et l’économie
Une vision engagée, des clefs pour aller au fond des choses
Nos abonnés : des professionnels et citoyens engagés
Des nouvelles de nos travaux et de nos projets





