Marie Kondo, sors de nos bureaux !
Nouveau Départ, Nouveau Travail #67 | Laetitia Vitaud
✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
J’ai grandi dans un monde qui n’avait pas peur de la couleur. Des voitures vertes ou jaunes garées n’importe où, des doudounes criardes, des cagoules vives, des papiers peints seventies qui survivaient encore, fièrement, dans les années 80. Et au travail (oui, les ordinateurs existaient déjà), il y avait aussi des classeurs, des chemises cartonnées, des piles de papier, des agrafeuses lourdes comme des enclumes. La plupart des bureaux n’étaient pas “clean desk”. Ils étaient… habités. Il y avait du bordel. Pas toujours élégant, parfois franchement kitsch. Mais c’était vivant. Et ça ne se ressemblait pas partout. Il y avait plus de variété dans les intérieurs, les styles, les objets et les manières de tenir un espace.
Puis il s’est produit un long glissement. La mondialisation et ses marques de masse. Les réseaux sociaux et leur pouvoir de fabriquer des goûts homogènes. La dictature de la photo « inspirante ». Les couleurs ont peu à peu disparu. Dans l’entreprise : la transformation des espaces de travail, les grands plateaux, le flex office, les espaces « collaboratifs » qui ressemblent souvent à des décors de catalogue. Quand personne ne peut s’installer durablement, quand la personnalisation est découragée (ou impossible), il faut bien reposer sur un consensus. Sur le plus petit dénominateur commun.
Mais je me demande si on ne vit pas un début de ras-le-bol face à ce look minimaliste standardisé et la domination du beige et du gris ? Ne serait-il pas temps de remettre un peu de couleurs et de bordel dans tout ça ?
Quand le minimalisme devient une norme violente
L’hypervalorisation du « simple » et du « pur », des lignes nettes et des surfaces vides m’inspire de plus en plus une envie de faire la révolution. Tout comme le règne du beige, du gris, des pastels, des teintes neutres qui passent partout. Les couleurs qui ne heurtent pas. Le design comme diplomatie et anesthésiant doux.
Je ne jette pas la pierre. J’aime beaucoup, même. Je comprends l’attrait : quand on a grandi au milieu des toiles cirées aux motifs douteux et vu beaucoup de papiers peints orange et marron, on a appris à associer l’excès de motifs et de couleurs à la ringardise. On s’est construit un goût contre le vieux, le lourd et le daté. Le minimalisme a été une respiration.
Mais voilà : je me demande s’il n’y a pas comme une fatigue qui monte. Est-ce qu’on n’en a pas marre des bureaux vides, des espaces où personne n’ose laisser une trace, des tables immaculées où l’on doit effacer son passage comme si on n’avait jamais existé ? Est-ce qu’on n’en a pas assez des espaces qui cherchent à être instagrammables plutôt qu’habitables ? Est-ce qu’on ne commence pas à sentir que la neutralité permanente finit par ressembler à une forme de censure esthétique et émotionnelle ?
Je fais un lien direct avec le travail, parce que c’est mon sujet, mais ce mouvement dépasse l’entreprise. Regardez nos intérieurs. Regardez certains quartiers gentrifiés : la même palette, les mêmes cafés “cosy” (look scandinave ou look Brooklyn), la même typographie sur les vitrines, les mêmes suspensions, les mêmes chaises. C’est beau, oui. Mais c’est aussi un copier-coller, qui finit par faire disparaître les aspérités et les surprises.
Au bureau, la norme minimaliste s’est même renforcée au nom du « bien-être ». On nous a vendu l’espace épuré comme gage de concentration, de calme, d’efficacité. Comme si le désordre était forcément le signe d’un esprit confus. Comme si les objets étaient des distractions, pas des ressources. Comme si l’on pensait mieux dans le vide.
Penser ne se fait pas dans le vide
Or il y a un paradoxe : beaucoup de travail intellectuel, créatif, relationnel, ne se fait pas dans le vide. Il se fait dans un environnement nourricier, qui contient des objets-mémoire. Un environnement qui permet les rencontres imprévues entre deux choses qu’on n’avait pas prévu de relier. Le minimalisme réduit la densité de ces “accroches”. Il diminue les opportunités de bifurcation.
Et si le futur du travail avait besoin de l’inverse ? D’un « joyeux bordel » organisé, vivant, évolutif. Un espace où l’on peut laisser une trace, accumuler des ressources et bricoler des solutions. Le bureau comme atelier, pas comme showroom.
C’est là que j’ai envie de convoquer la philosophe Fanny Lederlin et son Éloge du bricolage. Elle y oppose la « logique d’ingénieur » dominante (dans les organisations comme dans nos vies) à une logique bricoleuse : une manière d’être et d’agir qui prend soin de ce qui est déjà là, des choses comme des vivants. Le bricoleur ne part pas d’une feuille blanche. Il réutilise, détourne et accepte les contraintes, les matériaux disponibles et les héritages. On fait avec.
👉 Écoutez aussi mon échange avec Fanny Lederlin à propos de son « éloge du bricolage » 🎧
Ce n’est pas seulement une esthétique. C’est une écologie. Une manière de résister à la logique du jetable qui se révèle aujourd’hui insoutenable. On ne peut plus refaire à neuf en permanence. On ne peut plus remplacer, jeter, racheter. On ne peut plus considérer que le passé est un encombrant.
Et pourtant, toute une culture contemporaine nous a appris exactement l’inverse : faire table rase, purifier, « désencombrer » nos vies. Marie Kondo a incarné cette vague. Je ne nie pas le soulagement que peuvent procurer le tri et le rangement. Mais je suis de plus en plus mal à l’aise avec le caractère violent de certains critères : ce qui ne parvient pas à “spark joy” doit disparaître. Spark joy ? Sérieux ? Quand on a déjà du mal à gérer l’angoisse, il faudrait exiger que tout ce qui nous entoure génère de la joie ? Comme si un objet n’avait de valeur que par son usage immédiat ou le plaisir instantané qu’il procure.
Non, Marie Kondo. Tes critères sont trop violents.
Les objets ont une histoire. Une âme. Ils racontent quelque chose. Ils portent notre mémoire donc ils ont des choses à nous dire, parfois longtemps après. Ce qui ne sert pas aujourd’hui servira demain, ou servira autrement. On peut apprendre à garder sans entasser. À transmettre, réparer et recycler. Et à reconnaître qu’on doit renoncer à l’obsession de la perfection — au bureau comme à la maison.
Si on applique ça aux espaces de travail, ça donne l’idée du bureau comme atelier plutôt que comme showroom. Un lieu où l’on va chercher des idées et des objets. Un lieu où l’on expose des brouillons, des matériaux, des livres cornés, des dessins, des collections hétéroclites. Un lieu où l’on ne doit pas effacer son passage chaque soir comme un fantôme.
Mais si on sent un virage arriver, c’est peut-être parce que cette logique touche ses limites. Limites humaines : le besoin d’appartenance, de repères, de continuité. Limites écologiques : l’impossibilité de refaire, remplacer, rénover en boucle. Limites culturelles : l’envie de singularité, le refus de l’uniformisation.
Je crois qu’on voit déjà poindre un (petit) retour des couleurs et des motifs. Un retour du papier peint et du vintage recomposé. Et surtout, j’espère un retour de la pluralité et la fin de l’auto-censure permanente. La possibilité d’avoir des bureaux qui ne se ressemblent pas tous. Des entreprises qui osent des identités visuelles incarnées — pas seulement des slogans et des “valeurs”, mais des choix d’espace qui disent quelque chose du travail réel. Un peu de couleurs. Un peu de bordel. Et de la vie.
🎤 Si vous souhaitez inviter Laetitia à intervenir sur les transformations du monde du travail et son avenir, sur les compétences et les carrières de demain, sur la transformation des espaces de travail et sur l’impact des usages numériques (dont les outils d’IA) sur nos compétences et nos manières de travailler, contactez-nous par email : conferences [a] cadrenoir.eu
Le média de la transition
“À deux voix”, nos conversations à bâtons rompus sur l’actualité
Des interviews de personnalités remarquables (écrivains, entrepreneurs…)
Des articles sur le travail et l’économie
Une vision engagée, des clefs pour aller au fond des choses
Nos abonnés : des professionnels et citoyens engagés
Des nouvelles de nos travaux et de nos projets





Le virage est déjà largement entamé dans le domaine de l'habitat, les intérieurs instagrammables sont maintenant plein de textures, de couleurs et de chaleur! Un juste retour des choses après une ère de ce que je qualifierais de "tentative d'interchangeabilité" : tout est neutre parce qu'on veut nous faire penser que nous sommes interchangeables, sans individualité, seulement de passage dans nos propres vies. Par exemple, décorer son logement en pensant à assurer la revente comme premier critère : boring!! Tout est neutralisé pour ne pas heurter les goûts d'acheteurs potentiels avec nos propres goûts. Mon conjoint avait cette réflexion : on veut tous des endroits avec une âme au fond, mais ces endroits avec une âme qui dans nos esprits ont de l'ancienneté (chez nos parents, grands-parents), ils ont bien été créés par quelqu'un à un moment, alors pourquoi nous on le fait pas pour avoir notre endroit avec une âme pour plus tarf?? C'est un investissement :))
Je me suis fait rentrer dedans par une collègue qui trouvait que mon bureau était pas assez rangé. Nan il est vivant et c'est MON bureau !! j'ai tourné sa crise en lui disant que je pouvais toujours acheter un grand éventail pour qu'elle ne voit pas mon rangement par piles :D
Elle m'a fichu la paix. D'autres personnes lui ont aussi rappelé que c'était pas son bureau et qu'elle regarde ailleurs :)
j'ai connu les années 70 et 80 et le marron et l'orange fluo.. et Michel Fugain et le Big Bazar ! Je veux des fringues qui ont de la couleur !! rahhh la crise et les couleurs automne fadasse et hiver gris !
Je vais aller écouter de ce pas l'éloge du bricolage. Est-ce qu'il y aurait des liens éloignés mais pas tant avec Anne Laure Le Cunff et ses tiny experiments ?
https://www.youtube.com/watch?v=sxxnqc1mu08