✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants. Normalement, c’est un article par semaine, et parfois, exceptionnellement, je ne bride pas mon envie d’en écrire un de plus. 💡
Une fois n’est pas coutume, j’ai envie de réagir à chaud à l’actualité. L’affaire Thélyson Orélien m’a fascinée (et un peu terrifiée), et j’ai eu envie de partager quelques impressions.
Il y a quelques jours, j’ai assisté à une conférence où l’orateur lisait son texte. J’ai tout de suite reconnu la patte de ChatGPT : les « et c’est là que ça devient intéressant », les « ce n’est pas X, c’est Y »… Le sujet était le management, un domaine où il y a déjà beaucoup de vent sans IA. Avec IA, j’ai décroché au bout de quelques minutes. S’il avait parlé sans notes, avec seulement la trame de son intervention en tête, il aurait certainement été plus vivant et plus facile à écouter.
Puis je me suis dit que le problème était devenu plus profond. Oui, l’IA lève la barrière de l’insécurité linguistique qui touche tant de gens. Mais elle diffuse aussi dans la langue un poison qui pollue toutes nos communications, nos productions et surtout la manière dont nous les recevons.
L’affaire Orélien en est l’illustration. Le 21 septembre, l’écrivain canado-haïtien reçoit le Prix du roman Fnac pour C’était ça ou mourir, publié au Québec chez Boréal puis en France chez Grasset. Le livre raconte la traversée des Amériques d’un professeur haïtien contraint de quitter Port-au-Prince. Il figure dans les sélections du Goncourt, du Renaudot, du Femina et du Médicis, et ses droits ont été vendus dans plein de pays. Le jour même, un compte X anonyme et peu suivi, « Balance ton Claude », affirme que le roman a été écrit presque intégralement par une IA, captures du détecteur Pangram à l’appui. Le message dépasse les trois millions de vues en deux jours.
Orélien dément catégoriquement dans Libération. Ses images et ses rythmes viennent selon lui, de la tradition haïtienne et caribéenne. Il affirme avoir achevé un premier jet en 2019, avant l’arrivée de ChatGPT, et dénonce de nombreuses attaques racistes. Grasset lui renouvelle sa « confiance absolue ». Les médias refont les tests, et les résultats ne facilitent pas sa défense. Certains obtiennent 100 % d’IA sur tous les extraits soumis à Pangram, alors que deux textes du même auteur publiés en 2014 et 2015 et des romans de la rentrée signés Nothomb ou Jaenada ressortent humains. Radio-Canada aboutit au même constat avec six autres romans de la sélection Goncourt. Mais un détecteur ne prouve rien sur la manière dont un texte a été écrit. Et l’AFP, en passant les mêmes extraits dans d’autres outils, a obtenu des verdicts contradictoires.
De nombreux auteurs sont venus à sa rescousse. Virginie Grimaldi a raconté sur Instagram que certains de ses propres textes étaient classés comme « écrits avec l’aide de l’IA ». Elle résume bien le problème : « Les IA dévorent les styles puis nous accusent de les avoir utilisés (…) C’est l’histoire d’un boulanger qui vole la recette de ta brioche et qui t’accuse ensuite de continuer à la fabriquer. » Virginie Despentes a dit à peu près la même chose dans C ce soir. Les IA ont pillé sans autorisation le style des auteurs humains pour ensuite leur en contester la maternité / paternité. Le comble !
Je n’ai pas lu le livre donc je n’ai aucun avis sur le texte lui-même. Mais je vois que l’accusation a aussitôt servi de prétexte. Les commentaires racistes ont suivi en quelques heures, et une partie de la droite a traité le soupçon comme une preuve en le reliant au sujet migratoire du roman. Avant Pangram, des critiques reprochaient déjà au livre ses aphorismes répétés et ses structures en « Pas… Pas… Juste… » (Laurent LD Bonnet).
Quelle que soit la part d’IA dans les textes que nous lisons, le poison a installé une méfiance générale. On se méfie des mails des collègues (« Il n’a même pas pris la peine d’utiliser ses propres mots »), des rapports et des livres blancs qu’on nous donne à lire, et même des livres que l’on achète en papier précisément pour échapper aux écrans.
Toute expression finit par sonner comme un cliché. La masse, la répétition et la réappropriation à coût zéro vident la langue de sa sève, comme si un vampire était passé par là. Un texte qui n’a rien coûté à écrire ne donne pas envie d’être lu. La quantité de textes explose alors que notre attention, elle, n’augmente pas : elle s’effrite à mesure que la pile grossit. Nous allons vers un monde saturé de messages sans personne pour les recevoir.
Pire, cela contamine même notre lecture des textes assurément écrits sans IA, dont ceux publiés avant 2022. Les maniérismes qui ont nourri les modèles nous agacent davantage à la lecture des auteurs dont ils viennent. J’arrive à me raisonner, bien sûr, et je fais l’effort de rester concentrée pour continuer à lire. Mais je me désole de voir qu’aucun registre n’est épargné, ni le familier, ni le formel, ni le littéraire.
D’habitude, j’aime proposer des pistes (c’est mon côté « solutionniste »). Là, je suis désemparée. Le silence, peut-être, est le seul espace que le poison n’a pas encore atteint. Une chose est sûre : toute prise de parole, écrite ou orale, devient plus difficile à recevoir à mesure qu’elle devient plus facile à produire. Ce qui est rare et précieux, c’est notre attention, notre capacité à lire et à écouter sans soupçon. C’est par là sans doute qu’il faut commencer, y compris en nous-mêmes. Arrêtons de nous demander comment mieux prendre la parole et demandons-nous comment mieux la recevoir !





Ça fait froid dans le dos. Cela me fait penser au film “Dalloway” avec Cécile de France.