✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
Je suis souvent énervée par les récits dominants à propos du vieillissement de nos sociétés. Moins d’innovation, moins de productivité, moins de dynamisme… que du déclin. C’est déprimant, évidemment. Mais surtout, c’est une vision à courte vue. Cela suppose que rien d’autre ne change avec la démographie. C’est comme si on vivait exactement dans la même société, avec la même culture et les mêmes normes, juste avec des gens plus vieux. Comme si nos technologies, nos façons de travailler et de vivre ne bougeaient pas en même temps que la démographie ! On ne peut pas raisonner « toutes choses égales par ailleurs » tant la démographie a une influence sur toutes les dimensions de la vie.
Mais je suis sceptique aussi face à ce récit « gentil » qui met l’accent sur la sagesse supposée des anciens. Il y a cette idée que prendre de l’âge, ce serait forcément avoir appris de la vie, avoir calmé ses ardeurs et apaisé ses colères. Je connais trop de vieux cons pour être convaincue par l’association systématique entre âge et sagesse. Comme le talent, la sagesse n’attend pas le nombre des années, mais parfois (souvent ?) elle ne vient jamais.
Vieux cons ou vieux sages ? C’est une opposition passionnante. C’est pour ça que j’ai été très intéressée par un concept sur lequel je suis tombée récemment, la « Pax Geriatrica »…
Les vieilles sociétés font-elles moins la guerre ?
L’expression vient d’un article de Foreign Affairs de juillet 2025 qui s’appuie sur un travail de recherche, « The Demographic Transition Theory of War », publié en 2019 dans la revue International Security. On y fait l’examen statistique systématique du lien entre pyramide des âges et guerres entre États. Et le résultat semble clair : les pays qui comptent beaucoup de jeunes sont les plus enclins aux conflits alors que ceux dont la population est la plus âgée sont les plus pacifiques.
Chaque année entre 2012 et 2023, parmi les principaux États déclencheurs de violences, la part des 65 ans et plus tournait autour de 5 %, soit beaucoup moins que la moyenne mondiale. Autrement dit, la violence internationale serait surtout alimentée par des sociétés jeunes. Il y a plusieurs explications. D’abord, pour faire la guerre, il faut des masses de soldats, donc des jeunes hommes qu’on peut recruter massivement, payer peu et envoyer au front. Ensuite, une population qui vieillit a moins de croissance et moins d’argent à mettre dans la guerre.
L’idée est séduisante. Et j’espère qu’elle se révélera juste à l’avenir. Ça a de quoi consoler et faire contrepoids par rapport au récit du déclin qui nous dit que plus rien ne tiendra et que tout ira mal. Pourtant, elle a éveillé en moi quelques questionnements critiques, quelques « sauf que »…
Sauf que les guerres, en ce moment, sont des guerres de vieux
Regardez qui décide. Poutine, né en 1952. Trump, 1946. Xi Jinping, 1953. Netanyahou, 1949. Nous vivons une époque de guerres de boomers, décidées par des hommes âgés à la tête de pays eux-mêmes vieillissants. Et l’Histoire déborde de vieux au pouvoir qui n’ont jamais hésité à envoyer les jeunes à la mort.
En 1914, l’Europe entre dans la boucherie sous la houlette de vieillards. François-Joseph d’Autriche a 84 ans quand il signe l’ultimatum à la Serbie qui déclenche l’engrenage. Il règne depuis soixante-six ans et mourra en 1916 sans avoir vu la fin du carnage qu’il a lancé. Plus tard, il y a Staline vieillissant et paranoïaque, Mao lançant à plus de soixante-dix ans la Révolution culturelle qui broiera une génération entière. « Après moi le déluge », soupirait déjà Louis XV. La gérontocratie n’a jamais garanti la paix. Elle a souvent garanti que ceux qui décident ne seront plus là pour payer.
Quand l’horizon personnel se raccourcit, un dirigeant (et pourquoi pas l’ensemble des citoyens ?) peut cesser d’intégrer les conséquences lointaines de ses actes. Ce qui coûtera dans trente ans ne pèse pas dans la balance d’un homme de 78 ans. Le « après moi le déluge » arrive quand il n’y a plus personne autour pour parler du long terme. L’autocratie retire tous les garde-fous.
Alors certes, la Pax Geriatrica est censée mesurer la capacité d’une société à faire la guerre (a-t-elle les bras et l’argent ?) et non la volonté de la déclencher qui se joue en haut. Un pays peut être trop vieux pour lever une armée de masse et dirigé par un vieillard prêt à tenter le tout pour le tout. Et la déconnexion entre les deux peut faire rater la guerre en question…
Sauf que, aussi, on ne fera plus la guerre comme avant
L’idée qu’il faut des jeunes parce qu’il faut des soldats repose sur une image de la guerre déjà datée (ça fait très 1914, guerre de masse, infanterie et tranchées). Mais cette guerre-là se transforme. En Ukraine, une partie importante du conflit se joue déjà derrière des écrans, à piloter des drones comme on joue à un jeu vidéo. Dans une guerre façon jeux vidéos, ce qui compte alors, ce n’est plus le nombre de corps jeunes, c’est les semi-conducteurs et les opérateurs entraînés.
Or piloter un drone depuis un conteneur climatisé ne demande ni endurance physique, ni gros muscles, ni testostérone. Ça demande des compétences qui ne s’effondrent pas forcément toutes avec l’âge. Les générations qui ont grandi avec les jeux vidéo auront accumulé des décennies de pratique quand elles seront vieilles. On peut très bien imaginer des vieux guerroyer demain, à distance, depuis leur canapé. Si nos sociétés sont trop vieilles aujourd’hui pour l’ancienne guerre, le seront-elles nécessairement pour la guerre de demain ?
Sauf que, surtout, ce vieux monde-là sera un monde plus chaud
Et puis toutes ces projections oublient le climat. D’ici à ce que nos sociétés atteignent leur pic de vieillissement, elles vivront dans un monde de canicules, de récoltes qui manquent, de littoraux qui reculent, de migrations massives et de tensions autour de l’eau et des terres. Et l’Histoire est claire sur le fait que la rareté des ressources ne pousse pas les peuples vers la sérénité. Elle nourrit les peurs, les replis identitaires, les nationalismes, la recherche de boucs émissaires.
La Pax Geriatrica est-elle imaginable dans un monde sous stress climatique ? Une société vieille demain, plongée dans un chaos écologique, pourrait très bien redevenir plus belliqueuse, par panique collective face à ce qui disparaît. La démographie ne joue jamais seule…
Alors, serons-nous vraiment une société plus sage et plus pacifique ?
Franchement ? Je n’en sais rien. Ça dépend.
Il faut bien reconnaître que les deux vieillesses existent. Le vieux con recroquevillé sur ses certitudes, aigri, incapable de se réjouir pour les autres, qui n’éprouve plus que jalousie et ressentiment, et qui serait tout à fait prêt à faire la guerre. Et puis le vieux qui a vraiment gagné en profondeur, en recul, en générosité et à qui la violence fait horreur.
La sagesse n’est pas un cadeau qu’on reçoit en soufflant assez de bougies. C’est quelque chose qui se construit, ou qui se rate. Qu’est-ce qui fait qu’on vieillit en s’ouvrant plutôt qu’en devenant aigri ? C’est peut-être cultiver la curiosité à titre individuel, mais c’est aussi construire collectivement une société du soin et de la sécurité psychologique, redonner aux communs la valeur qu’ils méritent. Cela repose sur toutes sortes de choix politiques que nous ferons (ou que nous ne ferons pas) dans les années à venir…
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