Vive la « punité »
Nouveau Départ, Nouveau Travail #93 | Laetitia Vitaud
✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
La punité ? Eh oui, j’ai dû inventer le mot, car il n’existe pas en français d’antonyme d’im-punité. On doit dire « non-impunité », c’est-à-dire employer un double négatif. Dingue, non ? Que ce mot n’existe pas ! Comme si notre langue elle-même avait renoncé à nommer l’idée que les actes puissent avoir des conséquences. Or les mots comptent. Ce qu’on ne peut pas nommer, on peine à le défendre. Alors nommons-le : la punité, c’est l’état d’une société où les règles s’appliquent à tous, où des comptes sont rendus par tous, où la triche coûte toujours plus cher qu’elle ne rapporte.
D’autres langues s’en sortent un peu mieux. L’anglais dispose du mot accountability, qu’on traduit péniblement par « redevabilité » ou par la lourde périphrase « obligation de rendre des comptes ». Les deux sentent le rapport administratif et personne ne les emploie dans la vraie vie. Et même accountability ne recouvre pas tout à fait la punité. Le mot anglais décrit une relation : le fait de devoir répondre de ses actes devant quelqu’un. La punité, elle, décrit un résultat : des conséquences qui arrivent vraiment. On peut être théoriquement accountable et parfaitement impuni, comme le montrent tant de dirigeants qui « assument » sans jamais rien payer. Le vocabulaire français de la responsabilité est riche mais il penche du côté de la morale et du droit civil. Il nous manque le mot qui dit que la sanction tombe.
Un monde d’impunité
L’impunité, c’est probablement l’une des choses qui me troublent le plus profondément. Depuis l’élection de Trump, on la voit partout. Elle existait avant, évidemment, mais depuis cette élection, c’est comme si elle n’avait plus besoin de se cacher : elle se porte fièrement. Les règles, c’est pour les nuls, qu’il s’agisse du commerce mondial, de la fiscalité ou de la protection de l’environnement. Ceux qui les enfreignent sont les malins, les « forts ». Les autres sont des « suckers ». La corruption atteint un niveau colossal : on parle de plusieurs milliards de dollars d’enrichissement personnel pour Donald Trump et ses proches, entre cryptomonnaies familiales, cadeaux diplomatiques et affaires mêlées aux mandats politiques.
L’impunité politique prospère aussi chez nous. Celle qui jurait sur les plateaux qu’il fallait l’inéligibilité pour les corrompus, la même qui a détourné des fonds européens pour financer son parti politique, se présente à l’élection présidentielle comme si de rien n’était. Ou plutôt comme si elle y allait contre un establishment qui voudrait la museler. L’inversion est spectaculaire : la sanction devient persécution et la justice qui fait (difficilement) son travail devient complot.
L’impunité des crimes sexuels n’est pas nouvelle non plus. Mais entre l’affaire Pelicot, l’affaire Epstein, la pédocriminalité massive révélée dans le périscolaire, les histoires de Patrick Bruel après celles de PPDA, on voit bien qu’elle est absolument partout et qu’elle frappe les enfants dans des proportions qu’on n’imaginait pas. Les chiffres sont désormais assez bien connus : 99 % des violeurs au bas mot restent impunis. Les travaux sur l’attrition judiciaire le confirment, l’immense majorité des plaintes pour violences sexuelles sont classées sans suite, et la plupart des victimes ne portent jamais plainte. Hélène Devynck a raconté cette mécanique de l’intérieur dans son livre justement intitulé Impunité (Seuil), à propos de PPDA : la parole des victimes se fracasse contre le pouvoir, la notoriété et le temps qui passe.
Ajoutez à cela les délits financiers, la fraude fiscale, le blanchiment d’argent, les escroqueries en tout genre, les détournements, les trafics d’influence. En France, la seule fraude fiscale est estimée par le syndicat Solidaires Finances Publiques entre 80 et 100 milliards d’euros par an, soit davantage que le budget de l’Éducation nationale. Et quand la délinquance en col blanc est poursuivie, elle se solde le plus souvent par des amendes négociées, sans procès ni reconnaissance de culpabilité. Quant aux escrocs en série, certains anciens gourous de la start-up nation en tête, ils coulent des jours tranquilles à Dubaï. La justice est lente et manque de moyens. Pendant les années que dure une instruction, ils escroquent à tout va de nouvelles victimes…
L’impunité s’appuie d’ailleurs sur la honte que portent les victimes alors qu’elle devrait peser sur les coupables. Gisèle Pelicot l’a dit, « il faut que la honte change de camp ». Cela vaut pour les violences sexuelles, et cela vaut aussi pour les victimes d’escroqueries, qui se taisent trop souvent par peur de passer pour naïves, offrant aux escrocs la discrétion dont ils ont besoin pour recommencer.
C’est si massif et si impuni qu’on se contente de hausser les épaules d’un air blasé. Mais non ! On ne peut pas vivre collectivement dans un monde d’impunité.
La loi du plus faible
On dit toujours « loi du plus fort » à propos de ce monde d’impunité. L’expression est très mal choisie. Le fort est celui qui porte beaucoup sur ses épaules, comme Atlas qui porte la Terre, celui qui porte le respect des règles au nom du fonctionnement du collectif. Le faible est celui qui ne pense qu’à sa pomme et pèse sur le collectif, car il faut bien payer collectivement les crimes impunis. Respecter l’intégrité physique des autres, jouer un jeu dont les règles sont partagées et acceptées, limiter sa liberté à celle des autres, c’est ça la force.
À force de dire que les « forts » sont les escrocs, on rend désirable le fait d’être escroc ou psychopathe. Bah non ! Il leur manque une case, plusieurs cases même. Ils ont une intelligence limitée, une incapacité à se représenter les conséquences de leurs actes, une incapacité à s’imaginer à la place de quelqu’un d’autre ou tout simplement à se projeter dans leur propre avenir. On devrait y voir une infirmité plutôt qu’une prouesse !
Les biologistes de l’évolution le savent depuis longtemps : l’espèce humaine a survécu par la coopération, ce qui suppose que les tricheurs soient sanctionnés. Des expériences d’économie comportementale publiées dans Nature en 2002 l’ont montré : dans les jeux de bien commun, la coopération s’effondre en quelques tours quand les tricheurs ne risquent rien. À l’inverse, dès que les participants peuvent sanctionner les passagers clandestins, même à leurs propres frais, la coopération se rétablit et prospère. La punité est littéralement le ciment du collectif.
🔔 Vous appréciez les articles Nouveau Départ, Nouveau Travail ? En particulier ceux qui parlent des femmes ? Alors abonnez-vous aussi à la newsletter Vieilles en puissance pour deux articles originaux chaque mois. Caroline Taconet (dessinatrice) et moi y abordons des thèmes qui mêlent âge, genre, argent et culture. Les « Vieilles en puissance », c’est nous, d’abord parce que nous espérons devenir vieilles un jour, et ensuite, parce que nous aimerions trouver notre puissance à ce moment-là ! 💪
Ce que l’impunité détruit
Les conséquences d’un monde d’impunité sont un enchaînement funeste. D’abord le cynisme, puis l’érosion de la confiance. On ne croit plus au collectif, et cela produit par exemple la fin du consentement à l’impôt : les recherches sur le « tax morale » montrent que la volonté de payer ses impôts s’effondre quand les citoyens constatent que les plus riches y échappent. Viennent ensuite la montée de l’extrême droite et la fin de la démocratie. Le juriste américain Tom Tyler a démontré dans Why People Obey the Law que nous obéissons aux lois d’abord parce que nous les jugeons légitimes et équitablement appliquées. Quand cette légitimité disparaît, il ne reste que la peur ou la force brute pour tenir une société.
L’impunité nourrit aussi la montée des inégalités et la banalisation de la violence. Elle produit, à terme, une société de talibans où les femmes sont enfermées, ou bien une société où elles préfèrent s’enfermer d’elles-mêmes pour ne pas être les proies des impunis. L’auto-confinement des femmes est déjà une réalité mesurable : renoncer à sortir le soir, à prendre certains transports, à occuper l’espace public, c’est la version minimaliste de cette logique.
Et au travail ? Dans un monde d’impunité, le travail ne compte pas vraiment, alors à quoi bon vraiment travailler ? On ferait aussi bien de faire à moitié semblant, de tricher dès que c’est possible et de se faire bien voir des impunis en attendant d’en être un. Dans un monde d’impunité, il y a énormément de ressentiment, et sans doute du sabotage. L’effort perd son sens quand la triche paie mieux.
La punité comme culture d’organisation
Évidemment, il faudrait valoriser la Justice comme l’institution centrale qu’elle est et qu’elle devrait être, ne pas la laisser s’appauvrir et s’atrophier, ne pas la laisser être instrumentalisée par les impunis pour punir ceux qui demandent des comptes, comme on le voit dans le monde de Trump où les procureurs poursuivent les adversaires du président. Là, il y a des choix politiques à faire et des budgets à défendre.
Mais la punité se joue aussi à l’échelle des organisations et des petits groupes, quels qu’ils soient. Elle se traduit dans une culture partagée, avec des pratiques très concrètes.
1/ Les règles comptent : elles sont rappelées, elles sont incarnées, on voit l’exemplarité des dirigeants.
Il n’y a pas de dissonance cognitive provoquée par le décalage entre le discours et le vécu. L’exemplarité managériale n’a rien d’anecdotique. Cela suppose notamment de sanctionner les stars toxiques. Une étude de la Harvard Business School a calculé qu’un salarié toxique coûte plus cher à l’entreprise qu’un gros « performeur » ne lui rapporte. Netflix en a fait un principe explicite avec sa règle « no brilliant jerks » : aucune performance individuelle ne justifie qu’on empoisonne le collectif.
2/ La protection des lanceurs d’alerte vient ensuite.
Ce sont les salariés, bien plus que les auditeurs ou les régulateurs, qui détectent les fraudes en entreprise. Or une écrasante majorité de ceux qui alertent à visage découvert subissent des représailles. Une organisation qui veut la punité protège donc activement ceux qui demandent des comptes : canaux d’alerte sûrs, garanties contre les représailles, suivi transparent des signalements.
3/ Le bystander training complète le dispositif.
Les témoins aussi sont formés à témoigner et à intervenir. Et ils sont protégés. Les programmes de ce type, évalués notamment dans les universités américaines, réduisent les violences parce qu’ils brisent le silence qui fait le lit de l’impunité.
4/ Les évaluations et les primes sont d’abord collectives.
Les passagers clandestins ne sont évidemment pas acceptés, mais on a intérêt, y compris financièrement, à collaborer et à aider ses collègues. Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie, avait identifié parmi les principes des communs qui durent la surveillance mutuelle et les sanctions graduées, décidées et appliquées par les membres eux-mêmes. Rien de tel qu’une sanction proportionnée, prévisible et légitime pour que presque personne n’ait jamais à la subir.
5/ Enfin, on se connaît et on s’observe, comme des joueurs de foot sur un terrain…
… qui se passent la balle pour aider l’un d’eux à marquer. On sait qu’on ne peut pas marquer tout seul, ou très rarement et difficilement. Donc on valorise symboliquement la passe de balle et le travail collectif.
En somme, la punité, c’est une culture où chacun sait que son travail compte, que sa loyauté compte, et que ceux qui trichent ne gagneront pas à la fin. C’est un monde qui me fait envie.
Le média de la transition
“À deux voix”, nos conversations à bâtons rompus sur l’actualité
Des interviews de personnalités remarquables (écrivains, entrepreneurs…)
Des articles sur le travail et l’économie
Une vision engagée, des clefs pour aller au fond des choses
Nos abonnés : des professionnels et citoyens engagés
Des nouvelles de nos travaux et de nos projets





