✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
Le 10 août dernier, la députée démocrate américaine Alexandria Ocasio-Cortez a fait ce que presque aucune femme politique n’avait osé faire : elle a sorti de sa lunchbox, sur Instagram, l’arsenal d’injections hormonales qui accompagne la congélation de ses ovocytes. Elle venait de s’injecter la première dose dans le ventre, caméra allumée, avec la consigne à ses abonnés : « pas de malaise avec ça ». La séquence a fait le tour des médias. Son geste qui fait de la politique avec de l’intime a beaucoup fait jaser. J’y vois, moi, un énorme courage au service d’une cause qui mérite d’être mise en avant.
AOC, 36 ans, documente chaque étape d’un processus que la plupart des gens connaissent très mal : deux semaines d’auto-injections, des visites régulières en clinique, une injection « déclenchante », puis un prélèvement sous sédation avant congélation. Elle répond publiquement aux questions basiques que ses abonnés lui posent. Pourquoi ? Combien ça coûte ? Combien de temps ça prend ? Elle transforme son compte en cours d’éducation en matière de santé reproductive. Dans un monde de crise de fertilité, de baisse des naissances et de grossesses plus tardives, c’est d’utilité publique.
Sur le coût, elle est transparente. Son assurance ne rembourse rien. Elle a économisé pendant des années. Elle dit avoir déjà payé au moins 8 000 dollars pour ce cycle. Il en coûte en moyenne 16 000 dollars aux États-Unis, sans compter les frais de conservation. Seuls 19 % des grands employeurs américains couvrent la congélation des ovocytes. L’immense majorité des femmes qui veulent s’offrir cette option la paient intégralement de leur poche.
Elle a assumé le « risque politique » de parler publiquement de ses choix familiaux, en disant vouloir « montrer davantage de représentations de femmes menant des vies pleines, dans tous les contextes et tous les choix ». Et elle a pointé l’asymétrie : à propos d’un homme qui se présente à une élection, ou passe un entretien d’embauche, on ne se demande pas systématiquement « va-t-il vouloir fonder une famille ? »
On répète, depuis les féministes des années 1970, que le privé est politique. La formule vaut particulièrement ici : ce qu’AOC met en scène, c’est le fait que les décisions reproductives des femmes sont scrutées et jugées. Elles sont sommées de se justifier. En faisant de la congélation de ses ovocytes un sujet public, elle élargit le champ de l’universel. One of the people, c’est aussi une femme de la génération Z qui se demande quand et si elle aura des enfants. La fertilité d’une femme trentenaire est aussi un enjeu populaire, au même titre que l’est, le niveau des pensions de retraite ou encore l’emploi des cols blancs.
Si le privé est politique, il est aussi professionnel. Bien sûr, congeler ses ovocytes n’a en soi théoriquement aucun effet sur une carrière. Ce qui transforme cet acte médical intime en contrainte professionnelle, c’est toute l’organisation du travail : des horaires rigides qui ne permettent pas les rendez-vous médicaux, une couverture santé aux abonnés absents, et un tabou qui oblige à se cacher pour se faire des injections dans les toilettes du bureau. Le problème, c’est ce monde du travail conçu autour d’un corps masculin qui n’a pas ces contraintes, un corps « par défaut », dont l’horloge biologique n’entre jamais dans l’équation, qui peut être promu à 35 ans et continuer à progresser dans la quarantaine sans que rien ne le freine, qui peut tout donner à son travail au moment précis où l’employeur attend cela de lui.
Au moment précis où on est censée être promue, percer, briller, avancer au travail, la fenêtre de fertilité commence à se resserrer. C’est comme si, le temps privé et le temps professionnel étaient systématiquement décalés. Systématiquement à contretemps. Les grossesses des femmes sont de plus tardives parce qu’elles ont plus souvent des carrières ambitieuses et parce qu’elles sont moins dépendantes de la carrière d’un conjoint. La congélation des ovocytes n’a donc absolument rien d’anecdotique. Ce n’est pas un « caprice » de femmes qui ne sauraient pas trouver le bon moment...
👉 Lire aussi Santé genrée : le travail face aux corps réels. NDNT #79
AOC déstigmatise une épreuve que des dizaines de milliers de femmes traversent en cachette. Elle rend visible le coût financier, physique et psychologique d’une charge que le monde du travail feint d’ignorer complètement.
🔔 Vous appréciez les articles Nouveau Départ, Nouveau Travail ? En particulier ceux qui parlent des femmes ? Alors abonnez-vous aussi à la newsletter Vieilles en puissance pour deux articles originaux chaque mois. Caroline Taconet (dessinatrice) et moi y abordons des thèmes qui mêlent âge, genre, argent et culture. Les « Vieilles en puissance », c’est nous, d’abord parce que nous espérons devenir vieilles un jour, et ensuite, parce que nous aimerions trouver notre puissance à ce moment-là ! 💪
Une amie m’opposait il y a quelques jours une réserve : en faisant de son intimité un contenu Instagram, AOC participerait à un « nivellement de la parole publique », une perte de « verticalité » de la représentation démocratique. Je ne suis pas d’accord. D’abord, l’incarnation n’a jamais quitté la politique : l’homme d’État bon père de famille, marié à une épouse respectable, incarne depuis toujours les valeurs qu’il prétend représenter. Et puis, la catégorie même de « verticalité » n’est-elle pas en fait andro-centrée ? Ensuite, AOC ne renonce pas à représenter au-delà d’elle-même : en montrant son cas particulier, elle veut ouvrir de meilleurs choix pour toutes. Comme l’écrit Tressie McMillan Cottom dans le New York Times, une Latina de New York ne pourra de toute façon jamais incarner la famille présidentielle « aspirationnelle » typique et attendue. Alors elle trace une autre voie, où une femme peut faire des choix concernant sa reproduction sans s’excuser. McMillan Cottom rappelle aussi le piège de la likability qui a fait tomber Clinton et Harris : assertive mais pas agressive, maternelle mais pas faible, un équilibre impossible à enfiler. AOC, elle, refuse de faire de telles contorsions. Elle met les pieds dans le plat, au risque de choquer.
De ce côté-ci de l’Atlantique, la scène serait impensable. L’autoconservation ovocytaire est ouverte aux femmes sans motif médical et prise en charge à 100 % par la Sécurité sociale. Là où AOC débourse au moins 8 000 dollars, une Française ne paie rien. Mais ça, c’est la théorie. En réalité, il existe des limites qui pénalisent lourdement les femmes. D’abord, le prélèvement n’est autorisé qu’entre le 29e et le 37e anniversaire. Ensuite, le nombre de centres qui le pratiquent est limité et ces derniers sont donc submergés. Les délais entre la demande et la ponction s’étirent de 10 à 13 mois en moyenne, jusqu’à 24 mois en région parisienne, là où le désir d’enfant est le plus tardif. Par conséquent, les femmes de 35 ou 36 ans, pourtant dans les clous de la loi, se retrouvent hors délai et partent à l’étranger (Espagne ou Belgique) pour finalement payer de leur poche ce qu’on leur promettait gratuitement. En France comme aux Etats-Unis, l’horloge biologique se heurte aux institutions (employeur, système de santé).
Les femmes ont toujours dû fournir un supplément de justification pour accéder à l’espace public comme au monde du travail, construit autour d’un corps sans horloge et toujours disponible. Sur Instagram, une seringue à la main, Ocasio-Cortez passe un message que tout le monde ferait bien d’entendre…
Le média de la transition
“À deux voix”, nos conversations à bâtons rompus sur l’actualité
Des interviews de personnalités remarquables (écrivains, entrepreneurs…)
Des articles sur le travail et l’économie
Une vision engagée, des clefs pour aller au fond des choses
Nos abonnés : des professionnels et citoyens engagés
Des nouvelles de nos travaux et de nos projets





