Attention les yeux : quand les écrans les crèvent
Nouveau Départ, Nouveau Travail #76 | Laetitia Vitaud
✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
J’ai parfois l’impression d’avoir les yeux saturés avant même d’avoir fini ma journée. Non pas parce que le travail serait trop difficile ou trop intense intellectuellement, mais parce qu’il se passe presque entièrement sur un écran. Lire, écrire, répondre, commenter, participer à des réunions, consulter des messages : presque tout ce que je fais, je le fais dans un rectangle lumineux. Il m’arrive de rêver des journaux papier d’autrefois ou de me réfugier dans un livre papier en milieu de journée, comme on chercherait de l’air frais après être resté trop longtemps dans une pièce confinée.
Cette sensation n’est pas qu’une nostalgie mal placée de ma part. Elle correspond aussi à une transformation très concrète de nos usages, au travail et dans la vie. Les plus connectés d’entre nous, ceux qui travaillent entièrement sur écran, jouent aux jeux vidéos et regardent des séries Netflix sur leur temps libre, passent jusqu’à 100 heures par semaine à regarder des écrans. 100 heures par semaine ! C’est environ 93 % de leurs heures éveillées que ces personnes consacrent chaque semaine à fixer un écran. Heureusement, la plupart d’entre nous ont d’autres activités, contraintes, corvées domestiques et temps familiaux qui aèrent le cerveau et reposent les yeux. Mais même « seulement » 6 à 8 heures par jour devant un écran, c’est déjà énorme. Et cela correspond à la réalité du travail de nombreux actifs.
Or ce temps d’écran colossal commence à produire des effets délétères sur nos yeux.
👉 Dans Nouveau Départ, j’ai déjà plusieurs fois abordé les conséquences de la sédentarité, comme dans cet article sur les méthodes pour lutter contre la sédentarité au travail, ce podcast « La chaise tue » avec Alexandre Dana, et cet article sur les méfaits du travail sédentaire.
Le travail moderne, une épreuve d’endurance visuelle
On parle beaucoup de burnout et de désengagement pour expliquer la baisse d’attention au travail. Mais ces interprétations psychologiques peuvent passer à côté d’une explication plus simple et terre-à-terre : la fatigue visuelle. De nombreux salariés qui souffrent de fatigue oculaire ont parfois le sentiment diffus que cette gêne réduit leur productivité.
La fatigue oculaire numérique se manifeste par des symptômes qui nous sont familiers : sécheresse des yeux, picotements, vision floue ou maux de tête (voire migraine). Devant un écran, nous clignons moins souvent des yeux, ce qui favorise la sécheresse oculaire et l’irritation. À cela s’ajoute l’effort de concentration prolongée sur des objets proches, qui fatigue les muscles oculaires.
Les écrans eux-mêmes ne sont pas forcément dangereux. Plusieurs spécialistes rappellent qu’il n’existe pas de preuve scientifique solide montrant que la lumière bleue provoque des lésions oculaires. Mais le problème vient de l’usage prolongé et intensif des écrans. En somme, la question n’est pas tant la technologie que la manière dont le travail est désormais organisé presque exclusivement autour d’elle.
Une culture du travail construite autour de l’écran
Ce qui me frappe, c’est que le nombre sidérant d’heures que nous passons devant les écrans ne semble pas inquiéter tant que ça les organisations. Seule une minorité de salariés estiment que leur entreprise les encourage activement à faire des pauses visuelles ou les informe sur la gestion de la fatigue oculaire.
Ce décalage en dit long sur la culture du travail contemporain. Dans beaucoup d’organisations, la productivité reste implicitement associée à la présence numérique continue. Être connecté, répondre rapidement, apparaître actif sur les plateformes de communication interne devient un signe d’engagement. C’est aussi un outil de surveillance qui force les salariés à faire sur écran ce qu’ils auraient pu faire sans écran, pour se montrer continûment en train de travailler (par exemple, au lieu de gribouiller avec un crayon sur un papier, on va tapoter sur son clavier). S’éloigner de son écran est interprété comme un manque d’implication. Les salariés finissent donc par rester connectés en permanence parfois uniquement pour signaler leur disponibilité.
La fatigue ne se manifeste pas immédiatement mais elle s’accumule lentement, puis apparaît sous forme de distraction ou d’irritabilité. Ces symptômes sont généralement interprétés comme un problème de motivation, alors qu’ils traduisent parfois simplement un épuisement sensoriel.
Repenser le rythme du travail numérique
Les ophtalmologistes recommandent par exemple de détourner régulièrement le regard de l’écran afin de relâcher les muscles oculaires. Il est par exemple excellent de lever la tête pour regarder par la fenêtre (tout en rêvassant … ce qui me valait parfois une punition de mes profs quand j’étais à l’école).
Sortir marcher pour passer un appel ou simplement faire une pause permet non seulement de bouger, mais aussi de regarder au loin. Et cette simple habitude est bénéfique pour les yeux. (C’est bon aussi pour les enfants, pour mieux lutter contre la myopie).
Il est possible de réduire la pression visuelle en diversifiant les formes d’interaction. Certaines tâches se prêtent très bien à la lecture sur papier, qui offre une expérience visuelle plus reposante. Beaucoup de conversations professionnelles pourraient également se faire au téléphone, en marchant, sans écran ni visioconférence. Les réunions physiques, sans ordinateur ouvert devant soi, constituent elles aussi une alternative souvent plus confortable. Beaucoup de ces choses sont du ressort de l’organisation et de l’équipe car un individu peut difficilement de lui-même décider d’échapper aux écrans, sous peine d’être perçu comme désengagé ou flemmard.
Là encore, à force de parler de productivité comme si nous étions des robots, nous avons oublié que notre corps participe aussi au travail intellectuel. Nos yeux sont parmi les premiers organes les premiers à tirer la sonnette d’alarme. Prenons-soin d’eux !
🎤 Si vous souhaitez inviter Laetitia à intervenir sur les transformations du monde du travail et son avenir, les enjeux de santé au travail ou la QVCT, contactez-nous par email : conferences [a] cadrenoir.eu
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