Ils ont créé une radio IA pendant qu'on les virait
Nouveau Départ, Nouveau Travail #86 | Laetitia Vitaud
✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
Le 20 mai 2026, Meta a licencié 8 000 personnes, soit dix pour cent de ses effectifs, d’un coup, dans le cadre de sa « transformation en entreprise AI-first ». Pendant que les appels Zoom tombaient les uns après les autres, un salarié — dont le nom a été soigneusement protégé par ses collègues, « par peur des représailles » — a lancé une radio interne. Il l’a appelée 520 FM, en référence à la date du jour. Elle diffusait des chansons générées par IA sur les licenciements en cours, en hip-hop, en country, en rock, en métal.
L’une des chansons, intitulée “Meta Layoff” avait pour refrain : Meta layoff, Meta layoff / Say it like a joke / Meta layoff, Meta layoff / House of cards went broke. Une autre, “Big Beautiful Layoff”, commençait ainsi : H.R. Zoom call / Screen frozen on the smile. Le créateur de la station a rédigé son annonce interne dans le style parfait des communications RH : « Nous réalisons que beaucoup d’entre vous vivent une anxiété élevée. Pour vous accompagner dans cette transition, nous avons lancé une initiative AI-native. »
C’est drôle. Et c’est aussi une anecdote parlante sur ce qu’est devenue la Silicon Valley pour ses salariés.
Souvenez-vous des toboggans
Il y a dix ans, la « Valley » voulaient vendre du rêve et se positionner comme les meilleurs employeurs possibles pour les ingénieurs les plus talentueux du monde. Des bureaux avec des chefs étoilés, des salles de sieste, des cours de yoga, des budgets formation illimités et le financement de la congélation de ses ovocytes. Google publiait chaque année son classement de « meilleur employeur ». Meta, à l’époque Facebook, organisait des hackathons et promettait de « changer le monde ». Le message, c’était que travailler ici, c’est appartenir à quelque chose de plus grand que soi.
Cette idéologie du capitalisme bienveillant de la Tech des années 2010 reposait sur l’idée que ces entreprises avaient trouver la formule magique : hypercroissance et levées de fonds monumentales tout en prenant soin des gens.
En 2026, en revanche, plus personne ne fait semblant.
La peur et la surveillance sont les nouveaux piliers
Premier pilier, la surveillance. Meta a déployé sur tous ses appareils professionnels un logiciel de tracking appelé, avec un aplomb remarquable, “Model Capability Initiative”. Il capture les mouvements de souris, les frappes clavier, les patterns de navigation, et fait des captures d’écran périodiques. Les salariés ne peuvent pas refuser. S’ils veulent garder leur poste, ils acceptent. Les données collectées servent à entraîner les IA de Meta. En somme, les salariés doivent générer les données d’entraînement du système qui va les remplacer, sous surveillance et sans recours légal.
Meta n’est pas vraiment une exception. 78 % des grands employeurs américains utilisent aujourd’hui des outils de monitoring électronique, contre 60 % en 2019. Amazon scanne les pauses pipi. D’autres analysent en temps réel les expressions faciales des gens pour produire des « scores d’engagement » qui entrent dans les évaluations de performance. Le secteur de la surveillance salariale pèserait 2,3 milliards de dollars en 2025.
Second pilier, la peur. Il y a un an, 51 % des salariés américains déclaraient qu’ils démissionneraient plutôt que de se plier aux ordres de retour au bureau cinq jours par semaine. Aujourd’hui, ce chiffre est tombé à 7 %. On pourrait lire ça comme de la résignation et du pragmatisme. Le marché du travail est brutal. Les licenciements se succèdent. On reste. On se tait. Et on pointe.
La peur et la surveillance fonctionnent ensemble, en système.
Bas les masques
A posteriori, on peut voir tout ça comme la fin d’un mensonge. Les années 2010 avaient construit une vitrine du travail épanouissant qui permettait à l’exploitation et la maltraitance de se cacher derrière quelque chose de plus positif. On vous prenait votre temps, votre énergie, votre loyauté, mais c’était pour changer le monde et pour que vous réalisiez la « meilleure version de vous-même ». Le toboggan était le symbole d’un pacte implicite : en échange de votre dévouement total, vous avez le droit de profiter à la récré.
Ce pacte est rompu. Et ce qui est frappant, c’est que les entreprises ne cherchent même plus à le masquer. Zendesk vient de lancer une campagne publicitaire avec le slogan : « Vous voulez parler à un humain ? Appelez votre mère. » C’est explicite, l’humain est sorti de la boucle. Si vous en voulez un, cherchez ailleurs.
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Meta licencie 8 000 personnes tout en exigeant de celles qui restent qu’elles adoptent avec enthousiasme l’IA dans leurs évaluations de performance. L’entreprise collecte leurs données comportementales pour entraîner les modèles qui remplaceront leurs collègues. Et elle mesure leur productivité en tokens, c’est-à-dire en unités de texte traitées par les IA, comme si compter les tokens disait quelque chose sur la valeur du travail, créant au passage une incitation à gâcher honteusement l’énergie et l’eau.
Pourtant, rien de tout cela ne fonctionne de manière convaincante. Une étude récente portant sur 6 000 dirigeants publiée en février 2026 révèle que 90 % des entreprises n’observent aucun impact mesurable de l’IA sur leur productivité depuis trois ans. Solow écrivait en 1987 : « On voit l’âge de l’informatique partout sauf dans les statistiques de productivité. » Quarante ans plus tard, c’est un peu la même histoire avec l’IA. Les gains promis ne sont pas (encore ?) mesurables. La surveillance, elle, s’intensifie. Ce qui laisse penser que peut-être, le but n’a jamais vraiment été la productivité.
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