Infrastructures : la ruine lente mais certaine de l’Allemagne
Nouveau Départ, Nouveau Travail #64 | Laetitia Vitaud
✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
En ce début de nouvelle année, je vous souhaite une très belle année 2026 ✨. Qu’elle vous apporte douceur, sérénité et de beaux moments avec les êtres chers. Prenez soin de vous et profitez pleinement de ce « nouveau départ » 😉 🥂🎆
En France, on aime se raconter une histoire : l’Allemagne serait ce pays sérieux, rigoureux, solide. On admire sa soi-disant fiabilité, sa discipline budgétaire, ses trains à l’heure et son industrie puissante. Cette image rassure. Elle permet de maintenir l’idée que « chez eux » tout fonctionne mieux. Une grande sœur austère, qu’on n’aime pas, mais dont on reconnaît volontiers la supériorité — pour avoir la paix.
Sauf que cette image-là, c’est le passé. Si on regarde ce qu’est devenue l’Allemagne aujourd’hui, en particulier du point de vue des infrastructures, la réalité est toute autre. L’Allemagne vit les conséquences très concrètes de décennies de sous-investissement. Ces conséquences sont gravissimes.
Je le vois d’autant mieux que j’y ai vécu quatre ans, que j’y retourne très souvent, et que ma famille y habite. En plus de quarante ans, j’ai vu le pays changer — pas dans le bon sens. Quand j’étais enfant et adolescente, j’étais impressionnée par la modernité allemande. La réunification avait donné lieu à des chantiers gigantesques pour moderniser l’ex-RDA. Dans les années 2000 encore, l’Allemagne semblait en avance sur nous.
Puis quelque chose s’est cassé.
Le choix politique qui a tout fait basculer
Ce tournant s’appelle le « frein à la dette » : une règle constitutionnelle votée en 2009 qui limite drastiquement la capacité d’endettement de l’État fédéral. L’intention semblait vertueuse : empêcher les dépenses « excessives ». Dans les faits, cela a eu un effet ravageur : on a sacrifié l’investissement public au nom de la discipline budgétaire.
Pendant vingt ans, les gouvernements successifs (principalement avec Merkel comme chancelière) ont appliqué la même logique : ne surtout pas dépenser plus que nécessaire. On a cessé d’entretenir ce qui faisait la force du pays. Les ponts, les routes, le rail, les services administratifs… tout a été laissé vieillir. On n’a pas pris le virage numérique. Et on manque de personnel partout. Résultat : rien ne marche. L’Allemagne, aujourd’hui, présente des signes de délabrement que l’on associe communément… à des pays sous-développés.
Quelques exemples :
À Berlin, seuls 25 % des ponts sont en bon état, et plus de cent vingt sont jugés critiques.
Au niveau national, 4 000 ponts nécessitent une rénovation urgente.
Le rail : 23 % des voies, 26 % des aiguillages, 48 % des postes de commande sont obsolètes.
La Deutsche Bahn cumule 100 milliards d’euros de retard d’investissement et atteint le taux de ponctualité le plus bas en 2025.
La fibre ? 12 % des connexions seulement, contre 71 % en France.
Les communes accumulent 216 milliards d’euros de retard d’investissements, dont 68 milliards pour les écoles.
L’Allemagne a cessé d’investir dans son avenir.
Le quotidien d’un pays qui se délite
Et quand on vit sur place, ce n’est pas qu’une statistique : c’est un vécu. Je vous écris cet article depuis un quai de gare, en attendant « éventuellement » un train, car le mien (pour Paris) vient d’être annulé — sans raison. En Allemagne, c’est normal.
Les trains sont quasi systématiquement en retard, souvent annulés. Les correspondances ne sont jamais garanties. Les voyageurs s’entassent dans les wagons de n’importe quel train en espérant que les contrôleurs seront indulgents — et ils le sont, car eux-mêmes savent que la situation est ingérable. (Du coup, si on loupe son train par sa propre faute, on peut toujours dire que c’est la faute de la DB et on vous croira !)
Aujourd’hui en Allemagne, il faut prévoir plusieurs heures de marge pour un trajet de quelques heures, avec des trains en retard ou annulés qui désorganisent tout le reste. Des salariés arrivent en retard au travail alors que les entreprises manquent déjà de personnel. Les marchandises arrivent elles aussi en retard, ce qui fragilise les chaînes d’approvisionnement. Le retard est généralisé, à tous les étages de l’économie. Chaque incident de transport entraîne des coûts supplémentaires – heures perdues, pénalités, réorganisations de dernière minute – qui finissent par se répercuter dans les prix et alimentent l’inflation.
Les services administratifs, qui n’ont jamais pris le virage numérique, fonctionnent encore au fax, au courrier papier, ou au téléphone (mais personne ne décroche). C’est un monde parallèle où les années 1990 ne sont jamais vraiment passées. Les services postaux ne fonctionnent plus comme avant (à cause des infrastructures et du manque de personnel).
L’Euro 2024 a exposé au monde entier ce que les Allemands vivent au quotidien. Trains annulés. Foule bloquée dans des tunnels. Mais cela reste une réalité peu connue en dehors d’Allemagne.
Et ça ne s’arrangera pas de si tôt
Le gouvernement de Friedrich Merz a annoncé un fonds spécial de centaines de milliards d’euros pour rattraper le retard. Dit comme ça, cela paraît immense. Sauf qu’il y a plusieurs problèmes : c’est trop peu trop tard, vu l’état de délabrement actuel. Ces fonds ne peuvent financer que des projets nouveaux, pas rattraper les chantiers en retard. Le budget courant continue de manquer cruellement d’argent. Et le pays manque gravement d’ingénieurs, de planificateurs, de techniciens, ce qui ralentit partout les travaux.
En bref : l’argent arrive au moment où le pays n’a plus la capacité d’utiliser cet argent efficacement. On ne rattrape pas vingt ans de négligence en votant un chiffre. Le coût de l’inaction est exponentiel. Surtout qu’on perd peu à peu la capacité à agir. C’est l’un des grands paradoxes des infrastructures : ne pas investir coûte infiniment plus cher que d’investir.
Or les infrastructures sont la fondation même d’une économie moderne. Sans infrastructures fiables, tout le reste s’effondre. Littéralement. On perd des heures, des jours, des opportunités. On perd des millions de rendez-vous, de livraisons, de collaborations, de projets, de rencontres, de bons moments en famille. On perd des points de PIB, de la qualité de vie et de la santé mentale.
Aujourd’hui, cela fait trois ans que l’Allemagne n’a pas connu la moindre croissance économique. On parle volontiers dans les médias des crises industrielles, des tensions avec les États-Unis, de la Chine, des normes européennes. On parle souvent de la démographie aussi. Mais si peu des infrastructures ! Pourtant, une économie ne peut pas croître quand ses fondations s’effritent !
Un avertissement pour la France
Pourquoi est-ce que j’écris tout ça ? D’abord, parce que ça me fait du bien de l’écrire tellement j’ai accumulé des heures perdues et de la colère… mais aussi pour en tirer un avertissement pour nous : ce qui arrive à l’Allemagne peut arriver à n’importe quel pays qui croit faire des économies en réduisant l’investissement public.
En France aussi, nos infrastructures vieillissent. Mais nous avons un avantage précieux : nous avons peut-être un peu plus conscience de leur importance (c’est mon espoir). Nous avons aussi, malgré les menaces, une tradition d’investissement dans les services publics, dans le rail, dans les routes, dans le numérique, dans l’énergie.
Il faut entretenir cet acquis. Le renforcer. Ne pas céder à la tentation de l’austérité aveugle. Ne pas croire qu’on économise en réduisant les dépenses d’infrastructures : on ne fait que reporter la facture, et elle sera mille fois plus lourde. Le délabrement de l’Allemagne n’est pas le résultat d’une crise brutale, mais celui d’une érosion lente — invisible au début, puis irréversible.
Un pays qui laisse tomber ses infrastructures laisse tomber son avenir. Des infrastructures en mauvais état génèrent des externalités négatives qui pénalisent toute la société, tandis que des infrastructures bien entretenues créent des bénéfices diffus dont chacun profite, même sans en avoir conscience. Un multiplicateur de valeur collective.
🎤 Si vous souhaitez inviter Laetitia à intervenir sur les transformations du monde du travail et son avenir, contactez-nous par email : conferences [a] cadrenoir.eu
Le média de la transition
“À deux voix”, nos conversations à bâtons rompus sur l’actualité
Des interviews de personnalités remarquables (écrivains, entrepreneurs…)
Des articles sur le travail et l’économie
Une vision engagée, des clefs pour aller au fond des choses
Nos abonnés : des professionnels et citoyens engagés
Des nouvelles de nos travaux et de nos projets





Merci Laetitia de nous donner à voir une autre image que celle communément répandue en France de l’Allemagne : j’ignorais tout de cette réalité !
Merci Laetitia de ce partage de vécu, et de cette mise à jour. J’ignorais tout cela et gardais une image obsolète de l’Allemagne.