L'artisanat est-il l'avenir du travail ?
Nouveau Départ, Nouveau Travail #96 | Laetitia Vitaud
✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
En 2019, j’ai publié Du labeur à l’ouvrage avec comme sous-titre « l’artisanat est l’avenir du travail ». J’y défendais l’artisanat comme un modèle de travail, applicable à tous les métiers et tous les secteurs : autonomie, responsabilité, créativité, maîtrise d’un geste et d’un résultat dont on peut être fier. Un développeur, une infirmière ou une consultante devraient pouvoir travailler dans des conditions « artisanales ». Hélas, ils subissent le plus souvent des conditions de labeur taylorisé. Il y était aussi question de l’artisanat au sens strict, des métiers manuels et de cette « révolte des premiers de la classe » décrite par Jean-Laurent Cassely en 2017, ces diplômés bac+5 qui désertent les « bullshit jobs » pour devenir boulangers, fromagers, brasseurs ou restaurateurs. Ces reconversions nous fascinent tous, médias en tête, toujours en quête de récits séduisants sur le sens retrouvé du travail, avec les mains dans le cambouis.
Sept ans plus tard, les métiers de l’artisanat racontent toujours de belles histoires mais ils peinent toujours autant à recruter. Selon le baromètre ISM-MAAF publié en septembre 2025, les offres d’emploi dans l’artisanat ont augmenté de 46 % entre 2019 et 2024. Au moins 150 000 emplois n’y sont pas pourvus aujourd’hui. En 2024, 57 % des recrutements étaient jugés difficiles dans métiers du secteur, une proportion qui monte à 74 % pour les bouchers, 81 % pour les ouvriers en chaudronnerie, 85 % pour les couvreurs et 86 % pour les carrossiers automobiles. À cela s’ajoute une bombe démographique puisque 300 000 entreprises artisanales seront à reprendre dans les dix prochaines années, au fur et à mesure que les générations nombreuses partent à la retraite. Ce manque de bras arrive au moment où le réchauffement climatique multiplie les besoins en construction, rénovation énergétique, isolation, adaptation des villes et des équipements.
Pendant ce temps, les futurs cols blancs, eux, peinent à se faire recruter. L’enquête de la Conférence des grandes écoles, publiée en juin 2026, montre que 20,5 % des diplômés de la promotion 2025 étaient encore en recherche d’emploi six mois après leur sortie, le pire score depuis 2005. Le taux d’emploi net est tombé à 76 %, contre 80,2 % un an plus tôt. Fait remarquable, ce sont les ingénieurs, habituellement courtisés avant même la fin de leurs études, qui accusent le plus fort recul. Les chiffres de l’Apec complètent le tableau : 84 % des titulaires d’un bac+5 qualifient leur recherche de premier emploi de « difficile », en hausse de 23 points en deux ans. Le nombre de candidatures par offre pour un premier emploi augmente fortement. Les recrutements de cadres débutants, après avoir déjà chuté ces deux dernières années, devraient encore reculer de 16 % cette année.
L’IA joue probablement un rôle dans ce retournement. En tous cas, l’argument de l’IA est utilisé pour justifier une baisse des recrutements (mieux vaut faire croire qu’on fait des gains de productivité que dire qu’on a trop recruté et qu’on a du mal à faire face à la conjoncture). Les cabinets de conseil et les entreprises de services du numérique, deux débouchés majeurs des jeunes diplômés, gèlent leurs embauches. Le recrutement baisse dans tous les emplois qui servaient de premières marches aux carrières intellectuelles. L’échelle des carrières de cols blancs perd ses barreaux du bas.
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Le coût prohibitif des études supérieures rend l’arbitrage encore plus brutal outre-Atlantique qu’en France. Un article du New York Times documente cette génération Z qui se tourne vers les trade schools pour se protéger à la fois de la dette étudiante (près de 200 000 dollars pour quatre ans dans une université privée) et de l’IA. Les inscriptions dans les écoles publiques à vocation professionnelle auraient progressé de près de 20 % entre 2020 et 2025. Les jeunes interrogés feraient ce calcul simple : l’IA sait rédiger un mail, mais elle ne sait ni installer un évier ni souder une vanne. Une apprentie électricienne de 23 ans y raconte son salaire horaire de 21 dollars pendant sa formation, dans un syndicat où les électriciens gagnent en moyenne 90 000 dollars par an. Le principal obstacle qu’ils décrivent tient au regard des autres. On estime encore que la voie professionnelle reste plus stigmatisée que l’université. Seule une infime minorité des parents souhaitent que leur enfant choisisse un métier manuel.
Idem en France. Notre système scolaire valorise peu ces filières et beaucoup de parents restent convaincus qu’il vaut mieux des études généralistes et un diplôme pour devenir col blanc. Pourtant les jeunes regardent ces filières d’un autre œil. Selon l’étude #MoiJeune de janvier 2026, ils perçoivent les métiers de l’artisanat comme porteurs de sens (48 %), offrant des débouchés sûrs (43 %), favorisant l’indépendance (42 %) et peu menacés par l’IA (31 %). Beaucoup se disent prêts à se tourner vers des métiers techniques ou de terrain…
Le regain d’attractivité est plausible, à condition de ne pas saboter l’un des outils qui le soutient le plus. L’apprentissage, meilleure voie d’accès à ces métiers, recule depuis 2024 sous l’effet des restrictions budgétaires. Il semble absurde de voir cette machine à insérer cassée au moment précis où le marché du travail des diplômés est gelé.
J’ai une conviction que je défendais déjà en 2019 et que la conjoncture rend plus actuelle que jamais. Ces métiers de l’artisanat offrent (le plus souvent) de l’autonomie, de l’utilité visible, un savoir-faire qui s’accumule dans le corps et que l’IA ne capture pas (encore), autrement dit, ce que j’appelle « l’ouvrage » dans mon livre. La crise des cols blancs amplifiée par l’IA sera-t-elle un moment historique de revalorisation de l’artisanat et de l’intelligence de la main ? Je veux bien y croire…
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