✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants. 💡
On m’interroge souvent sur les bureaux de demain. Je ne crois pas du tout à la fin prochaine du bureau comme lieu de travail : on continue d’avoir besoin d’endroits pour se réunir, apprendre les uns des autres, travailler ensemble et même travailler seul·e loin du chaos domestique. Je suis en revanche convaincue que nous avons passé le « pic du bureau ». C’est un calque du concept de « pic pétrolier », théorisé dans les années 1950 par le géologue américain M. King Hubbert : la production d’un gisement augmente, atteint un maximum, puis décline progressivement. Le pic marque le moment où la courbe s’inverse. Appliquée au bureau, c’est l’idée que la surface dont nos économies ont besoin a atteint son maximum et va désormais baisser. Les chiffres disponibles suggèrent que ce moment est déjà passé…
Un rapport publié en octobre 2026 par le Partnership for New York City, qui regroupe les grands employeurs de la ville, apporte un éclairage intéressant sur cette question. Intitulé Artificial Intelligence Is Already Reshaping New York City, il met en regard l’empreinte immobilière de l’IA et ses effets sur l’emploi. Il décrit un usage des bureaux comme vitrines…
Des bureaux en trop
Aux États-Unis, le parc de bureaux a déjà commencé à rétrécir. Selon une note du cabinet de conseil en immobilier d’entreprise CBRE, les livraisons de bureaux neufs sont passées d’environ 4,8 millions de m² en 2018 à 2,3 millions en 2024. Pour 2025, le cabinet prévoyait environ 2,2 millions de m² convertis ou démolis, contre 1,2 million de m² de surfaces neuves. Au Canada, conversions et démolitions ont déjà réduit le parc de 2,6 % depuis 2021, d’après les chiffres de CBRE pour le deuxième trimestre 2026.
L’usage a reculé encore plus nettement : beaucoup de bureaux sont à moitié vides. Certes le baromètre de Kastle Systems, qui mesure les passages de badge dans 2 600 immeubles de dix grandes villes américaines, nous dit qu’on a atteint en décembre 2025 le plus haut niveau depuis la pandémie, mais il s’agit seulement de 56,3 % de la fréquentation du début 2020 ! Retour au bureau retour au bureau, on en parle beaucoup mais cela ne se traduit pas forcément en fréquentation effective…
En Île-de-France, le parc ne diminue pas encore, mais la demande baisse. Fin 2025, 6,2 millions de m² de bureaux étaient vacants, un niveau historique. En septembre 2026, le taux de vacance atteignait 11,2 %, et les surfaces louées ou vendues sur neuf mois étaient au plus bas depuis le Covid.
À New York, l’IA loue des bureaux à moitié vides
Les données du rapport évoqué plus haut semblent a priori donner un bel avenir aux mètres carrés de bureau. Au premier semestre 2026, les entreprises d’IA ont loué environ 204 000 m² à Manhattan, plus du double de leur total pour 2025. Mais est-ce significatif ? Est-ce que ces entreprises, qui nagent dans les milliards de dollars, ne louent pas ces bureaux simplement parce qu’elles veulent envoyer un signal de puissance ? Elles louaient en 2025 environ 60 % d’espace de plus que leurs effectifs ne l’exigeaient, avec des baux plus courts que ceux du monde de la finance ou du droit. Le Wall Street Journal a décrit des bureaux spectaculaires mais largement vides. Dans le même temps, l’emploi a reculé de près de 2 % dans l’édition, les médias et les télécoms, et le taux de vacance à Manhattan était de 19,3 % au deuxième trimestre 2026, contre 9,7 % avant la pandémie. Il ne faut pas confondre baux signés et emplois créés ! Il s’agit probablement là d’un énième signal de bulle spéculative.
Le centre de gravité de l’espace de travail s’est déplacé
Le télétravail, avec ou sans backlash sur le « retour au bureau », a déplacé le centre de gravité du travail de bureau vers le cloud. Les documents, les échanges et les outils sont online par défaut, et le bureau physique n’est plus qu’un lieu parmi d’autres. Pour être sûr de joindre un collègue, c’est vers les outils numériques que l’on se tourne.
L’IA ne provoque pas (encore) de grand remplacement des cols blancs par des agents, mais elle sert déjà de justification pour freiner dangereusement le recrutement des juniors. À New York, les offres d’emploi pour débutants auraient chuté depuis 2022 de 40,6 % dans le design, les médias et l’écriture et de 23,4 % dans la finance. En France, une étude du laboratoire LIFT d’HEC Paris et de la Banque de France montre qu’entre novembre 2022 et mars 2026 les embauches en CDI des 21-29 ans ont baissé de 28,3 % dans les métiers les plus exposés à l’IA générative, contre 7,5 % dans les autres. Les entreprises ne licencient pas (beaucoup) mais elles ont plus ou moins arrêté de recruter.
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Moins d’actifs, d’autres métiers
Selon les projections de l’Insee, la population active française atteindrait elle-même un pic d’environ 30,5 millions de personnes vers 2040, avant de diminuer. Il y a des incertitudes sur cette date, évidemment. Mais ce qui est certain, c’est qu’on s’en approche.
Et surtout, les métiers où l’on recrute le plus sont de moins en moins des métiers de bureau. Dans l’enquête Besoins en main-d’œuvre 2026 de France Travail, les projets d’embauche les plus nombreux concernent la restauration, l’entretien des locaux et l’aide à domicile, et les employeurs peinent à recruter dans le bâtiment, le soin, le transport et la logistique.
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Je ne crois pas à une chute brutale et rapide de l’emploi de bureau. Mais il est probable qu’en proportion de l’emploi total, il se mette à reculer. Avec moins d’actifs, une part plus faible d’entre eux dans des métiers de bureau et des locaux sous-occupés, les besoins en mètres carrés vont chuter.
Se préparer à moins de bureaux
D’autres villes réfléchissent déjà aux effets de l’IA sur l’emploi. Le rapport new-yorkais cite Singapour, qui a établi pour chaque secteur des cartes de transformation des métiers et finance reconversions et apprentissages, et oppose ce modèle à celui de San Francisco, où tout est laissé au marché et où les offres pour débutants ont reculé de 47 % depuis 2022.
En France, la réflexion sur l’immobilier reste en retard sur l’évolution des chiffres. Les villes auraient intérêt à s’y préparer dès maintenant : planifier la transformation de bureaux vides en logements ou en équipements, aller plus loin dans la réflexion sur l’avenir des quartiers d’affaires, et cesser de mesurer leur attractivité au nombre de baux signés.




