✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants. 💡
En 2017, dans The Road to Somewhere, le journaliste britannique David Goodhart distinguait deux groupes d’individus dans nos sociétés occidentales. Les Anywheres, environ un quart de la population, urbains et mobiles, qui fondent leur identité sur leurs études et leur carrière. Les Somewheres, plus nombreux et moins diplômés, qui sont attachés à un lieu, leur famille et leur pays. Les premiers auraient gagné à la mondialisation, les seconds se seraient sentis laissés pour compte. Le Brexit, comme l’élection de Trump aux États-Unis et le succès de l’extrême-droite en Europe, ont été interprétés comme leur revanche. En France, cette lecture de la société rejoignait la « France périphérique » de Christophe Guilluy.
Près de dix ans plus tard, ce cadre d’analyse paraît quelque peu daté. J’ai moi-même longtemps vécu comme une Anywhere, entre Paris, Londres et Munich, et je suis frappée de voir les enracinés reprendre l’avantage. La réflexion qui suit a aussi des conséquences pour l’organisation du travail…
Les Anywheres les plus bruyants ont changé de camp
Les Anywheres les plus visibles vendent les outils du déracinement : fondateurs de la Silicon Valley, évangélistes de l’IA, promoteurs des cryptos et du travail « depuis n’importe où ». Beaucoup ont basculé à droite, contre les politiques de diversité, les droits des salariés, l’impôt et la régulation. Elon Musk, en plus d’avoir beaucoup fait pour faire gagner Trump aux États-Unis, a soutenu l’AfD en Allemagne. Peter Thiel, devenu néo-zélandais après douze jours passés dans le pays, a lancé la carrière politique de J.D. Vance. Pendant vingt ans, des hommes comme ceux-là ont vendu avec leurs logiciels la mobilité et les réseaux sans frontières. Ils financent aujourd’hui des mouvements nationalistes. Naomi Klein et Astra Taylor décrivent dans End Times Fascism ces milliardaires qui préparent leur fuite vers des bunkers ou vers Mars. Ils sont peu nombreux, mais ils contrôlent les plateformes et les logiciels dont nous dépendons tous.
Le mode de vie Anywhere ordinaire a perdu de son éclat
Les plateformes qui promettaient de garder le contact partout dans le monde sont devenues des feeds de divertissement programmés pour capter l’attention. Et les plateformes se sont « merdifiées » , comme l’a expliqué Cory Doctorow. Le Covid, la guerre en Ukraine, l’inflation énergétique et la guerre avec l’Iran ont renchéri tout ce dont un Anywhere a besoin, du restaurant à l’école internationale et la crèche, en passant par les billets de train ou d’avion.
L’accès au logement montre bien la différence d’avantage entre ceux qui partent et ceux qui restent. À Munich, selon le Mietspiegel 2025 de la ville, les loyers des baux existants s’élèvent en moyenne à 14,47 €/m², contre 20,71 €/m² pour les nouveaux contrats en 2025. Pour 70 m², un nouvel arrivant paie ainsi environ 440 € de plus par mois que son voisin installé depuis plus longtemps, soit plus de 5 000 € par an. À Paris, l’encadrement des loyers réduit l’écart mais c’est dans la difficulté à trouver ledit logement que se joue cette différence.
J’en ai fait l’expérience. Quand je suis partie vivre à Londres au milieu des années 2010, un trajet en Eurostar me séparait de mes amis. Depuis le Brexit, il me faudrait un visa pour y travailler, et le message adressé aux étrangers a été entendu. À Munich, où je me suis installée pendant le Covid, j’ai payé le prix du nouvel arrivant dans une ville aux services réduits par la pandémie.
Les Somewheres (et les Anywheres) sont plus divers qu’on ne le croyait
L’image d’un Somewhere rural, homogène et rancunier ne tient pas une seconde. Un même village français peut accueillir une ouvrière de l’agroalimentaire, un grand céréalier et un cadre. Les agriculteurs représentent moins de 10 % des actifs ruraux, où ouvriers et employés sont majoritaires. La ville se distingue de la campagne surtout par la densité et l’accès aux services.
Les Anywheres n’ont jamais formé un groupe homogène non plus. L’Organisation Internationale pour les Migrations compte environ 304 millions de migrants internationaux à la mi-2024, dont près de 60 % de travailleurs. L’Union européenne compte environ 29 millions de ressortissants de pays tiers et plus de 4 millions d’Ukrainiens sous protection temporaire. Ces personnes, parmi les plus mobiles et les moins privilégiées du continent, font tourner les hôpitaux, les chantiers et les services à la personne. Les digital nomads et autres expats de bureau jouissent du droit de circuler légalement et en sécurité, refusé à la plupart des migrants, mais ils sont loin d’être les seuls à se déraciner. À Londres, où j’ai vécu avant le Brexit parmi des centaines de milliers de Français, la plupart des Français travaillaient dans la restauration (seule une petite minorité travaillait dans la finance, à la City).
Le retour du « ici »
Klein et Taylor proposent une contre-idée, la hereness, empruntée au Bund, mouvement socialiste juif de la fin du XIXe siècle : un engagement envers un lieu et ceux qui y vivent, d’où qu’ils viennent. Aujourd’hui, le meilleur exemple est Zohran Mamdani, maire de New York élu en faisant l’éloge des quartiers, des commerces locaux, du métro et des travailleurs immigrés qui font tourner la ville, avec des promesses concrètes sur les loyers et la garde d’enfants. New York était décrite comme la ville Anywhere par excellence, et Mamdani y a montré qu’on peut être cosmopolite et enraciné à la fois. Sa recette séduit désormais de nombreux élus européens. En septembre, il a accueilli à New York le sommet Urban 20, où des maires européens ont défendu le logement abordable, la protection des locataires et l’accueil des immigrés. Le maire de Paris, Emmanuel Grégoire, y était son invité d’honneur…
Selon l’étude Solitudes 2025 du Crédoc, 14 % des habitants des communes rurales sont isolés, contre 9 % dans les grandes agglomérations, mais le sentiment de solitude touche davantage les citadins (28 %) que les ruraux (21 %). Partout, le voisinage compte : 54 % des Français voient régulièrement leurs voisins, presque autant que leurs amis, et 22 % pensent pouvoir compter sur un voisin en cas de problème. Le tissu associatif rural est dense (en Lozère, les associations fournissent plus de 30 % de l’emploi privé), mais il repose largement sur des retraités, et la France est passée de 21 à 19 millions de bénévoles entre 2013 et 2025. L’ancrage protège surtout grâce au temps passé à tisser des liens, en ville comme à la campagne.
C’est aussi localement que la résistance s’organise. En Irlande, par exemple, les centres de données consomment plus d’un cinquième de l’électricité, et le gestionnaire du réseau a gelé les raccordements autour de Dublin. En 2024, le conseil du comté de South Dublin a refusé à Google un troisième centre de données à Grange Castle, faute de capacité suffisante sur le réseau et d’énergie renouvelable produite sur place.
Alors, qui gagne ? L’Anywhere ultra-riche est plus puissant que jamais. L’Anywhere de la classe moyenne, diplômé et équipé de son ordinateur, est plus exposé : loyers de nouvel arrivant, réseaux plus minces, et une IA qui menace une partie croissante du travail intellectuel. Le Somewhere bien ancré dispose d’un loyer ancien et de soutiens à proximité qui viendront l’aider si la politique et l’économie s’affaiblissent.
Leçons pour les entreprises et la politique
Le lieu redevient un actif. Associer les habitants en amont et partager les bénéfices localement fait désormais partie du coût de tout projet d’implantation.
Le télétravail a besoin de points d’ancrage : tiers-lieux, bureaux locaux, temps réguliers en présentiel.
Recruter au-delà des stéréotypes : les bassins d’emploi des petites villes et des campagnes sont plus variés que le récit des « oubliés » ne le suggère.
La politique commence près de chez soi : maires, collectivités et associations méritent autant d’attention que Paris ou Bruxelles.
Il y a dix ans, être de quelque part passait pour une faiblesse. Mais est-ce encore le cas aujourd’hui ?





Disculpa que no redacte en francés, pues no conozco el idioma. Si he entendido algo mal en tu artículo puede deberse a la traducción automática.
Me ha interesado la distinción entre los Anywheres y los Somewheres, pero desde el punto de vista de una española teletrabajadora hay algo en ella que no me encaja. En España, la familia y las relaciones son importantes y eso nos suele vincular a un lugar, incluso para mucha gente que podría ser Anywhere. Teletrabajar te permite, precisamente, vivir arraigada, cerca de tu familia (probablemente lejos del centro de la ciudad) y tener un buen empleo al mismo tiempo. Nunca fue un medio, principalmente, para vivir como un nómada lejos de los tuyos. Creo que también es así en muchos otros países, pues he leído estudios sobre el vínculo del teletrabajo y las tareas de cuidados.