Quand la perte économique est une émancipation
Nouveau Départ, Nouveau Travail #68 | Laetitia Vitaud
✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
La décroissance a longtemps été présentée comme une perspective austère : produire moins, consommer moins, se serrer la ceinture. Derrière la réduction du « gâteau » économique se pose cette question : comment se partagera ce gâteau plus petit ? Plus la richesse globale diminue, plus les tensions autour de sa répartition s’aiguisent. La rareté nourrit difficilement la coopération spontanée.
Et pourtant, dans de nombreux choix individuels comme dans certaines stratégies collectives actuelles, on voit émerger une autre logique, qui n’a rien à voir avec l’amour de la privation. Il s’agit de réduire sa dépendance à des systèmes, des personnes ou des puissances abusifs. Il s’agit de « perdre » économiquement pour gagner en liberté, en dignité et en capacité d’agir.
Le prix invisible de la dépendance
Prenons l’exemple de la femme qui veut quitter un conjoint violent. Dans sa tête, elle calcule. Elle sait qu’en partant, elle perdra en confort matériel (logement plus petit, insécurité financière, moins bonne alimentation etc). Elle s’imagine dans 30 m² au lieu de 150, avec des renoncements concrets. Mais elle met aussi en balance autre chose, que nos indicateurs économiques ignorent presque totalement : le coût psychique de la violence, de la peur permanente, de l’humiliation, de l’absence de liberté. Et souvent, elle estime que le prix de la liberté vaut la peine d’être payé. Mieux vaut 30m2 sans coups que 150 avec des bleus.
On sous-estime massivement la valeur de l’absence de violence. La sécurité, l’autonomie, la possibilité de dire non, d’agir selon ses propres choix — tout cela « vaut de l’or », même si le PIB ne l’intègre pas. On pourrait pousser la caricature avec une figure ultra-médiatisée comme Melania Trump. Elle a accès aux plus beaux vêtements, à des millions de dollars, à des résidences luxueuses à n’en plus finir. Mais elle doit aussi vivre aux côtés de Donald Trump, multiplier les sourires forcés et les scènes de soumission symbolique. Elle paye tout ce qu’elle a très cher.
Gagner moins pour vivre mieux
Ce raisonnement concerne aussi le monde du travail. Combien de salariés restent dans des emplois bien payés, avec des avantages en nature, des bonus et des bons salaires, tout en subissant un manager abusif, des horaires rigides, une surveillance constante, une absence totale d’autonomie ? Sur le papier, ils « gagnent plus ». En réalité, ils paient ce surplus de salaire par une usure psychologique, un stress chronique, parfois un écrasement de leur estime d’eux-mêmes.
À l’inverse, d’autres choisissent de partir vers des postes moins rémunérés mais offrant plus de liberté. Là encore, c’est une forme de décroissance individuelle — moins de revenus — au profit de la croissance de l’agentivité, du contrôle sur sa vie, de la santé mentale.
Comment évaluer le coût de la dépendance ? Combien vaut la possibilité de dire non ? Combien vaut le fait de ne pas être humilié quotidiennement ? Combien vaut la liberté d’organiser son temps, son travail, ses priorités ? Nos modèles économiques ne savent pas bien compter ces dimensions-là.
Quand une nation toute entière fait ce calcul
Ce qui est fascinant aujourd’hui, c’est de voir ce questionnement s’étendre à l’échelle des pays. Face à l’imprévisibilité de Trump, des États entiers commencent à se demander si la dépendance économique à la puissance américaine ne leur coûte pas trop cher.
Paul Krugman a récemment parlé du « divorce économique » du reste du monde avec les États-Unis. Les relations commerciales américaines, devenues erratiques et abusives (menaces de droits de douane, chantage politique, ruptures brutales d’accords, pression sur les alliés), poussent l’Union européenne à multiplier les accords commerciaux avec d’autres partenaires, dont l’Inde, dans une logique de diversification.
Pour moins dépendre du marché américain, elle opère des ajustements coûteux et envisage un ralentissement économique. C’est un calcul stratégique : accepter peut-être un peu moins de croissance immédiate pour retrouver des marges de manœuvre, de la stabilité et une souveraineté économique.
Le Canada illustre bien cette bascule. Longtemps extrêmement intégré économiquement aux États-Unis, le pays s’est retrouvé exposé aux revirements de politique commerciale américaine. Tarifs douaniers soudains, menaces répétées, pressions diplomatiques : la dépendance est devenue une vulnérabilité.
Sous l’impulsion de Mark Carney, le pays a entamé une stratégie assumée de diversification de ses partenaires commerciaux, notamment en Asie et en Europe. Personne n’imagine une rupture totale avec les États-Unis. Mais l’objectif est de réduire la part de cette dépendance pour ne plus être à la merci d’un partenaire abusif. À court terme, cette transition va coûter cher : investissements lourds, réorganisation des chaînes logistiques, marchés moins rentables.
Les bullies se trompent toujours sur un point
Qu’il s’agisse d’un conjoint violent, d’un manager toxique ou d’une superpuissance agressive, les dominants partagent souvent la même croyance : plus les autres dépendent d’eux, plus ils sont forts. Ils pensent que la peur de perdre le confort matériel, l’accès au marché, le salaire élevé ou les avantages empêchera toute remise en cause.
Ce qu’ils sous-estiment systématiquement, c’est le prix que les individus comme les collectivités sont prêts à payer pour retrouver leur liberté. Cette liberté implique des sacrifices matériels et des transitions inconfortables. Mais le prix à payer est souvent bien inférieur à celui de la soumission prolongée.
Si la richesse se limite à la taille du logement, au niveau de salaire ou au volume des échanges commerciaux, alors toute réduction volontaire ressemble à un échec. Mais si l’on intègre dans l’équation la sécurité, la dignité, la capacité de choisir, la stabilité émotionnelle, la souveraineté politique — alors beaucoup de décisions qualifiées de « décroissantes » apparaissent comme très rationnelles. C’est une réallocation de la valeur : moins de confort matériel contre plus de liberté.
On accepte de « produire moins » dans certaines relations pour ne plus subir l’abus. On accepte de « gagner moins » pour retrouver du pouvoir d’agir. On accepte de « commercer différemment » pour ne plus être sous chantage permanent.
Jusqu’où serons-nous prêts à aller pour ne plus être dépendants de systèmes et d’individus abusifs ?
🎤 Si vous souhaitez inviter Laetitia à intervenir sur les transformations du monde du travail et son avenir, le backlash et ses effets sur le monde du travail, la sécurité psychologique, le travail invisible et son inégale répartition ou encore la responsabilité sociétale des organisations dans un monde chaotique, contactez-nous par email : conferences [a] cadrenoir.eu
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Ça fait écho avec un article lu sur Corinne Maier, sociologue ayant écrit « Non merci », elle évoque une forme de démobilisation générale, liée à une grande fatigue face à la compétition permanente. Entre autres. Merci pour cette réflexion qui enrichit !
Très intéressante réflexion qui devrait vraiment percoler largement ! J'ai moi-même renoncé à un poste de responsable et réduit mon temps de travail . Non seulement le temps de travail libéré a bénéficié à un jeune sans emploi, mais ce fut réellement pour moi, l'opportunité pour un "Nouveau Départ"...