Nous autres Occidentaux pensons que pour en savoir plus sur la vie politique dâun pays et ceux qui le dirigent, il suffit de lire les journaux et quelques livres consacrĂ©s Ă lâactualitĂ©. Cette approche, malheureusement, nâest pas possible en Chine. Celle-ci nâest pas une dĂ©mocratie (elle ne fait mĂȘme pas semblant de lâĂȘtre, contrairement Ă beaucoup dâautres pays soumis Ă un rĂ©gime autoritaire). Et la libertĂ© de la presse nây a pas cours : aucun journaliste en Chine ne se risque Ă consacrer une ligne au dessous des cartes du rĂ©gime, de peur dâĂȘtre confrontĂ© Ă la censure, voire Ă la prison.

Dans ce contexte de manque de visibilitĂ© totale, des livres comme The Party, Ă©crit par le journaliste australien Richard McGregor en 2010 (câest-Ă -dire avant lâarrivĂ©e au pouvoir de Xi Jinping), sont particuliĂšrement prĂ©cieux.

Le livre de McGregor, aujourdâhui Senior Fellow au Lowy Institute, sort du lot pour deux raisons :
Dâune part, il ne sâagit pas dâun livre sur la Chine en gĂ©nĂ©ral, comme câest trop souvent le cas des ouvrages publiĂ©s en France sur le sujet, mais bien dâun livre consacrĂ© au Parti communiste chinois â ou, plus exactement, comme le sous-titre lâindique, au âmonde secret des dirigeants communistes chinoisâ.
Dâautre part, McGregor a passĂ© huit ans Ă sillonner la Chine et Ă rencontrer des cadres du Parti en tant que correspondant local du prestigieux quotidien britannique The Financial Times. McGregor allie ainsi lâexpĂ©rience du terrain avec la rigueur et la clartĂ© dâexpression caractĂ©ristique de son employeur et de la grande tradition journalistique anglo-saxonne.
Une immense organisation
La premiĂšre chose Ă retenir de lâouvrage, câest lâimportance du Parti communiste comme point dâentrĂ©e pour comprendre la Chine. On prĂ©sente souvent Xi Jinping comme âle prĂ©sident de la RĂ©publique populaire de Chineâ. Mais ceux qui connaissent bien la Chine rappellent volontiers que la fonction la plus importante de Xi est celle de âsecrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du Parti communisteâ. Car, en Chine, le Parti prime sur lâEtat, et la politique locale est beaucoup mieux dĂ©cryptĂ©e au prisme du Parti et de ses cadres quâĂ celui de lâadministration et de ceux qui la dirigent.
Une deuxiĂšme chose importante, câest que le Parti est une immense organisation. On dit quâil compte plus de 80 millions de membres (un adulte sur 12), qui ont des responsabilitĂ©s dâencadrement ou animent la vie du Parti Ă tous les Ă©chelons et dans toutes les dimensions de la sociĂ©tĂ© chinoise : dans lâadministration, bien sĂ»r (Ă PĂ©kin, dans les provinces, mais aussi dans les villes et villages de tout le pays), mais aussi dans les universitĂ©s et mĂȘme les entreprises ! En Chine, toute organisation est tenue dâaccueillir en son sein une cellule du Parti, qui constitue une sorte dâorganigramme miroir. Tout dirigeant, quâil soit du secteur public ou du secteur privĂ©, a un correspondant direct au sein du Parti !
Le fait que le Parti se ramifie ainsi au plus profond de la sociĂ©tĂ© chinoise est souvent perçu comme une maniĂšre de contrĂŽler la sociĂ©tĂ©. Câest par ce biais, Ă©videmment, que les dirigeants communistes scrutent le comportement des uns et des autres et vĂ©rifient la conformitĂ© Ă la ligne du Parti.
Ce que nous comprenons moins bien, câest que lâomniprĂ©sence du Parti dans toutes les sphĂšres de la sociĂ©tĂ© est aussi une maniĂšre, pour PĂ©kin, dâĂȘtre averti de ce qui se passe dans le pays. Pour un rĂ©gime autoritaire comme celui de PĂ©kin, cette âsensibilitĂ©â Ă tout ce qui se passe est absolument vitale. Comme les Chinois ne peuvent pas exprimer ce quâils pensent en participant Ă des Ă©lections, il est important de se mettre Ă leur Ă©coute dâune autre maniĂšre â en lâoccurrence, en multipliant les points de contact et en faisant remonter ces ânotes dâambianceâ qui permettent Ă PĂ©kin de savoir Ă tout instant comment va le pays et quel est lâĂ©tat dâesprit de ses habitants. Pour survivre et grandir, le Parti a besoin de stabilitĂ© et celle-ci ne peut pas ĂȘtre imposĂ©e par la force : il faut allier une amĂ©lioration continue du niveau de vie (dâoĂč lâimportance de la stratĂ©gie de dĂ©veloppement Ă©conomique) et une capacitĂ© Ă savoir ce qui se passe sur le terrain et comment les Chinois se sentent au quotidien.
Le déroulement des carriÚres au sein du Parti
Une autre contribution majeure de lâouvrage de McGregor est la façon minutieuse dont il dĂ©crit le dĂ©roulement des carriĂšres au sein du Parti communiste chinois. Une autre erreur de perspective que font beaucoup dâOccidentaux lorsquâils observent la Chine, câest de penser que tout y est gouvernĂ© dâune main de fer depuis PĂ©kin. La rĂ©alitĂ© est beaucoup plus nuancĂ©e. Chaque dirigeant du Parti, Ă tous les Ă©chelons, est Ă peu prĂšs le maĂźtre dans son royaume. Le mandat que lui donne le Parti est univoque : il faut faire remonter des informations et prĂ©server Ă tout prix la stabilitĂ©. Si les prix montent trop vite, si les emplois sont trop rares ou si la corruption est trop visible, cela contribue Ă dĂ©grader lâimage du Parti auprĂšs des citoyens. Le dirigeant local va alors faire lâobjet dâĂ©valuations nĂ©gatives : sa carriĂšre va stagner et, si on dĂ©couvre des malversations, il risque fort de finir sa vie en prison.Â
A lâinverse, un dirigeant local va accĂ©der Ă de plus hautes responsabilitĂ©s â et, au passage, enrichir sa famille â sâil obtient les rĂ©sultats quâon attend de lui : une augmentation du niveau de vie dans sa ville ou sa province, pas trop de mĂ©contentements et de manifestations de citoyens en colĂšre, pas de corruption et dâenrichissement personnel Ă©talĂ©s au grand jour. Tous les dirigeants connus du Parti, Ă commencer par Xi Jinping lui-mĂȘme, ont couru ce marathon : leur carriĂšre a dĂ©butĂ© Ă la tĂȘte dâune cellule locale au fin fond des campagnes, puis ils ont pris du grade jusquâĂ diriger le Parti Ă lâĂ©chelle dâune ville, dâune province, dâun ministĂšre⊠avant de finalement rejoindre le ComitĂ© central Ă PĂ©kin.
Un parallĂšle avec lâadministration française ?
Ă bien des Ă©gards, la carriĂšre des cadres du Parti nâest pas sans rappeler celle des prĂ©fets en France (la corruption et lâenrichissement en plus) : on commence jeune dans une sous-prĂ©fecture ; on prend du grade pendant des dĂ©cennies ; les meilleurs finissent Ă la tĂȘte dâune prĂ©fecture de rĂ©gion ou dâune grande administration Ă Paris ; Ă toutes les Ă©tapes, les performances sont scrutĂ©es par une Ă©quipe spĂ©cialisĂ©e chargĂ©e dâĂ©valuer les capacitĂ©s et de recommander les promotions.
En cela, le Parti emprunte beaucoup Ă la tradition administrative chinoise : celle des fameux âmandarinsâ de la Chine impĂ©riale. Ce nâest pas un hasard si tout cela nous est familier Ă nous Français : notre administration et notre systĂšme de promotion des dirigeants en son sein ont Ă©tĂ© façonnĂ©s par NapolĂ©on qui sâinspirait directement du modĂšle administratif chinois !
Une raison de plus de lire The Party par Richard McGregor đ«đ·













