Les leçons du désespoir de la jeunesse chinoise
Nouveau Départ, Nouveau Travail #75 | Laetitia Vitaud
✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
On sait que la démographie chinoise se dégrade rapidement. La population vieillit, les naissances reculent, la population totale est déjà en train de chuter. La part des jeunes dans l’ensemble du pays est faible et en baisse. Intuitivement, on pourrait croire qu’une telle évolution devrait conduire la société et les pouvoirs publics à valoriser davantage la jeunesse. Lorsqu’une ressource se raréfie, on devrait mieux la protéger, la ménager, lui offrir davantage de perspectives et de sécurité. Or c’est exactement l’inverse qui semble se produire aujourd’hui en Chine. À mesure que les jeunes deviennent plus rares, leur désespoir devient plus visible.
C’est l’un des paradoxes les plus frappants de la Chine contemporaine. Un pays qui vieillit à grande vitesse, qui aura besoin de ses jeunes pour soutenir sa croissance, financer ses aînés et porter ses transformations économiques, semble incapable de leur offrir autre chose qu’un horizon bouché. Ce que racontent aujourd’hui les jeunes Chinois, à travers leurs discours sur les réseaux sociaux et leurs formes nouvelles de retrait, c’est l’effritement d’une promesse, celle selon laquelle étudier sérieusement, travailler dur et consentir aux sacrifices exigés par le système finiront par être récompensés.
Le rêve chinois se fissure
Pendant plusieurs décennies, la Chine a reposé sur un contrat social implicite efficace. Le régime promettait la croissance, l’élévation du niveau de vie, l’accès progressif à la classe moyenne et la sécurité matérielle. En échange, il fallait se soumettre à une discipline astreignante, une compétition intense et un contrôle politique strict. Pour une grande partie de la population, ce contrat a fonctionné. Les parents ont connu une amélioration spectaculaire de leur condition de vie. Ils ont alors transmis à leurs enfants une certitude : si vous faites les efforts demandés, vous vivrez mieux que nous.
👉 Lire aussi « 2025 : le double “Big Freeze” »
Cette certitude s’effondre aujourd’hui. Le « mérite » ne paye plus. Le diplôme protège moins. Le travail ne garantit plus la stabilité. Les carrières prestigieuses ne sont accessibles qu’à une minorité infime, au prix d’une compétition épuisante. Les perdants ont l’impression d’avoir été trompés sur les règles du jeu. La rupture du contrat est la source principale du désespoir. Il y a toujours eu en Chine de la dureté, des inégalités et de la compétition. Mais aujourd’hui, une génération plus éduquée, urbaine, connectée, découvre que les sacrifices exigés ne garantissent plus l’ascension espérée.
Le travail, une impasse
Il y a plusieurs années déjà, le phénomène du tang ping, littéralement « s’allonger à plat », a été souvent commenté comme une curiosité culturelle. « Tiens en Chine aussi la gen Z ne veut plus travailler ! » pensait-on. Non, il ne s’agit pas d’un simple refus de l’effort. Cela ne vaut plus la peine de travailler jusqu’à l’épuisement quand on ne peut ni acheter un logement, ni construire une vie familiale ni préserver sa santé mentale. Ce mouvement est né dans le contexte d’une culture du travail particulièrement violente, symbolisée par le fameux « 996 » (travailler de 9 heures à 21 heures, six jours sur sept).
👉 Lire aussi « Au secours ! La Hustle Culture est de retour »
Le tang ping exprime l’idée que le jeu ne vaut plus la peine d’être joué selon les règles actuelles. Certains quittent des postes très exigeants pour des emplois moins rémunérés mais plus supportables. D’autres réduisent volontairement leurs besoins ou se réfugient dans une forme de désengagement lucide.
Le chômage et le déclassement alimentent un malaise profond
Le malaise est aussi nourri par une nette détérioration des perspectives d’insertion. La Chine produit désormais chaque année un nombre record de diplômés de l’enseignement supérieur, mais l’économie n’absorbe pas cette main-d’œuvre qualifiée à la hauteur des attentes créées. Le chômage des jeunes est élevé. Le sous-emploi aussi : de nombreux jeunes acceptent des emplois très en dessous de leur niveau de qualification (dans la livraison, par exemple).
Il y a donc un sentiment de déclassement. Ils comparent leur condition à celle de leurs parents au même âge et à la promesse faite depuis l’enfance. On leur a expliqué que l’école, les concours, les diplômes et l’effort continu étaient les étapes obligées vers la réussite. Tout ça pour ça ? La frustration est d’autant plus grande qu’on a investi beaucoup dans la réussite scolaire. Beaucoup sont des enfants uniques. Ils ont porté, seuls, les espoirs d’ascension de leur famille. Le coût psychologique de l’échec est considérable.
La crise immobilière détruit la promesse de stabilité
Au désenchantement professionnel s’ajoute la crise immobilière. Pendant longtemps l’achat d’un logement était un rite de passage vers l’âge adulte, un marqueur évident d’appartenance à la classe moyenne. Mais ce modèle est cassé. La crise immobilière chinoise, marquée par l’endettement massif des promoteurs et l’effondrement de nombreux projets, fragilise la jeunesse, qui voit s’éloigner l’accès à la propriété tout en subissant une perte de confiance dans le modèle de prospérité promis.
Dans bien des sociétés, le travail est supportable parce qu’il s’inscrit dans une trajectoire lisible : on travaille beaucoup, on accumule, on achète. Lorsque cette séquence se dérègle, le rapport au travail change forcément. Pourquoi consentir à autant d’efforts si les marqueurs traditionnels de réussite s’éloignent ou perdent leur valeur ? Pourquoi accepter l’épuisement si l’horizon matériel qu’il était censé rendre possible devient inaccessible ? Le patrimoine qui devait consolider l’ascension est devenu incertain. La prudence, le désengagement ou la frugalité sont des adaptations rationnelles à un environnement qui ne récompense plus la projection vers l’avenir.
Ce désespoir devrait nous intéresser de près
Vu de France, on pourrait être tenté de considérer ce phénomène comme spécifiquement chinois, lié à l’autoritarisme politique, à l’extrême compétition scolaire ou à certaines caractéristiques culturelles. Mais ce serait faux. La Chine pousse certes certains traits à un degré plus élevé, mais elle met aussi en lumière une question plus universelle : que se passe-t-il dans une société quand les jeunes cessent de croire que leur avenir sera meilleur que le présent ?
Nous sommes nous aussi confrontés au vieillissement, à la crise du logement, à la précarisation des débuts de carrière, à l’allongement des vies professionnelles, à la montée des troubles psychiques liés au travail et à l’incertitude. Nous aussi, nous voyons apparaître des formes de retrait, de désengagement ou de scepticisme face aux promesses classiques du mérite.
La jeunesse devrait être valorisée. Elle ne l’est pas. Pour peser économiquement et politiquement, il faudrait être organisé, représenté et entendu. Or les jeunes sont globalement anxieux, dispersés et trop occupés à sécuriser individuellement leur existence. C’est tout le paradoxe. Dans les sociétés vieillissantes, les jeunes se trouvent écrasés sous une responsabilité accrue — financer davantage de retraites, soutenir davantage d’aînés, accepter davantage de pression productive — tout en recevant moins de garanties qu’autrefois. C’est tout le récit collectif du progrès qui se délite alors.
🎤 Si vous souhaitez inviter Laetitia à intervenir sur les transformations du monde du travail et son avenir, l’intergénérationnel et les attentes de la génération Z (et des autres générations), contactez-nous par email : conferences [a] cadrenoir.eu
Le média de la transition
“À deux voix”, nos conversations à bâtons rompus sur l’actualité
Des interviews de personnalités remarquables (écrivains, entrepreneurs…)
Des articles sur le travail et l’économie
Une vision engagée, des clefs pour aller au fond des choses
Nos abonnés : des professionnels et citoyens engagés
Des nouvelles de nos travaux et de nos projets




