Looksmaxing, labeur sans rédemption
Nouveau Départ, Nouveau Travail #77 | Laetitia Vitaud
✍️ Nouveau Départ, Nouveau Travail. Voici un nouvel article de ma série “Nouveau Départ, Nouveau Travail” où je partage, par écrit, des réflexions sur les mutations du travail, inspirées par l’actualité, des expériences vécues ou mes lectures du moment. Je me suis fixé le défi de vous proposer des articles courts et percutants 💡
Le mot « looksmaxing » circule beaucoup depuis quelques mois, sur les réseaux sociaux comme dans les médias. Il désigne la tendance organisée autour de la maximisation de son attractivité physique. Dans sa version la plus anodine, on parle de soin de la peau, de sport, de coiffure, et d’attention accrue à l’alimentation. Dans ses formes plus radicales, cela inclut des pratiques dangereuses et obsessionnelles et l’évaluation publique de son visage par des inconnus. Des forums organisent des notations, accompagnées de commentaires violents. Il y a un vocabulaire, des rituels, des méthodes. Tout un système.
Ce phénomène n’est pas entièrement nouveau, bien sûr. Beaucoup d’adolescentes des années 1990, dont je faisais partie, vivaient déjà dans une logique de contrôle permanent du corps, centrée sur la maigreur. Cela occupait l’esprit en continu, sous forme de calculs, de restrictions, d’ajustements. La différence aujourd’hui tient à l’ampleur du phénomène et à sa formalisation. Et surtout, le looksmaxing embarque désormais les garçons, avec des codes propres. Il se déploie aussi dans un environnement numérique qui amplifie la comparaison, la visibilité et la pression.
Calvin dans le vestiaire
Max Weber décrivait au début du XXe siècle l’éthique du travail dans le protestantisme, et en particulier dans le calvinisme. Chez les calvinistes, le salut est prédéterminé et ne dépend pas des actions humaines. Mais pour les croyants à la recherche des signes de leur élection, la réussite matérielle en l’un de ces signes possibles. On travaille donc de manière intense, non pas pour obtenir la grâce, mais pour se convaincre qu’on fait partie des heureux élus. L’effort n’a pas de fin claire. Il se nourrit de lui-même.
Le looksmaxing ressemble étrangement au calvinisme. Les individus partent du principe que leurs caractéristiques physiques sont largement fixées. Pour eux, il y a les moches et les beaux. (Pourtant, comme me l’a dit mon fils de 14 ans avec une infinie sagesse, « il ne devrait pas y avoir de définition aussi fermée de la beauté car celle-ci prend de multiples formes »). Leurs forums le répètent, avec un vernis pseudo-scientifique. Mais ils s’engagent quand même dans une optimisation constante. Alimentation, sommeil, entraînement, routines diverses (bains glacés), tout devient objet de mesure et d’ajustement. La valeur est ramenée à une note sur dix, censée vous situer dans une hiérarchie d’attractivité. (Ça non plus, ce n’est pas totalement nouveau puisque ça fait des décennies qu’il y a des notations sur 10 de l’attractivité des gens dans les films américains !) Il y a toujours un écart, toujours quelqu’un de mieux placé. Le système ne prévoit pas de sortie. Il n’y a pas de moment où l’on peut considérer que le travail est terminé. Chaque amélioration révèle une nouvelle imperfection. Les communautés en ligne produisent des jugements brutaux. La honte remplace, d’une certaine manière, la culpabilité religieuse. Elle vous convainc qu’il faut continuer.
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Le corps comme seul chantier
Pourquoi le travail du corps prend-il une telle place ? Est-ce parce que notre imaginaire autour du travail s’est appauvri ? Qu’il a perdu sa lisibilité ? Les carrières sont moins linéaires, les institutions moins structurantes, les perspectives plus incertaines. Le diplôme ne garantit plus grand-chose en termes de stabilité ou de sens. L’environnement économique, climatique, géopolitique n’offre que de l’anxiété. Dans ce contexte, le corps apparaît sans doute comme un espace où l’on peut éprouver sa capacité d’action. Je lève des poids et je fais du muscle. L’effort semble produire un effet. On a l’impression de reprendre la main.
Mais tant d’énergie, d’attention et de talent uniquement au service de son propre corps ! Tout cela ne sert pas d’autres activités. Lire, écrire, apprendre, créer, développer des relations demandent un engagement moins immédiatement mesurable. Ces activités n’offrent pas de score instantané. Elles produisent des effets plus diffus, plus lents. Le looksmaxing, lui, installe une logique où ce qui compte est ce qui peut être visible, quantifiable, comparé.
Dans ces espaces, les autres sont des points de comparaison et des juges. On ne cherche pas à les connaître, mais à se situer par rapport à eux. Les relations sont des classements. On parle de domination visuelle et de hiérarchie. On dépend du regard d’inconnus, sans jamais pouvoir le stabiliser. Ce type d’environnement produit une forme de solitude particulière. On est entouré, évalué, observé, mais rarement en relation. Les autres ne sont pas des partenaires.
Quelle est la finalité ? Tout ça … pourquoi ?
Vers quoi tend cet ensemble d’efforts ? En dehors de la (fragile) validation extérieure, quels buts sert le looksmaxing ? Une fois que vous êtes lookmaxé, c’est pour qui, pour quoi faire ? La meilleure version de soi au service de quoi, au juste ?
Les plus philosophes d’entre vous pourraient me rétorquer que la vie est absurde anyway. Camus, dans Le Mythe de Sisyphe, nous invite à imaginer Sisyphe heureux, à reconnaître que l’absurde accompli avec pleine conscience peut devenir une forme de dignité. Faut-il donc imaginer les looksmaxers heureux ? Et si l’optimisation infinie, précisément parce qu’elle est sans fin et sans rédemption possible, était une façon lucide d’habiter l’absurde, de miroir en miroir plutôt que de rocher en rocher (comme chez Sisyphe) ? On peut penser qu’il y a dans l’extrême discipline de ces optimiseurs quelque chose qui ressemble à une méditation sur la mortalité. Je sculpte parce que ça disparaîtra.
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Mais Sisyphe n’avait pas de forum pour lui dire que son rocher était génétiquement inférieur à celui du voisin, pas d’influenceur pour lui vendre un protocole d’ascension à 5000 dollars par mois, pas de marketplace pour monétiser son épuisement. La vision de Camus était émancipatrice. Celle du looksmaxing est aliénante. Elle enchaîne les fidèles à un marché et une « communauté » bâtie sur le mépris et la méchanceté.
Au fond, le looksmaxing parle avant tout d’un malaise, celui d’une génération qui a traversé le Covid à un moment structurant, avec des liens sociaux fragilisés, des réseaux amicaux et familiaux appauvris. Il parle d’une génération exposée en permanence au regard des autres, dans un environnement plus dur, plus anxiogène, où les perspectives professionnelles, artistiques, spirituelles semblent étroites ou incertaines. Le corps devient un refuge et un chantier. Hélas il ne pourra pas répondre à lui seul à ce qui manque ailleurs.
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